"Les formes du relief
sont pour la plupart mal définies".
Henri Baulig, Strasbourg, 1956, p. I.
PREFACE
Le Dictionnaire de géomorphologie du professeur Claude G. Genest de l'Université du Québec à
Trois-Rivières s'annonce plein de mérites et sa banque informatisée de termes et de croquis constitue
un exercice de renouvellement pédagogique.
L'occasion est propice de rappeler quelques efforts vocabulairiques faits en France, au Québec et en
langue anglaise. L'oeuvre invite aussi à s'intéresser à diverses questions: rapport entre la géographie
et la géomorphologie, degré de scientificité de la matière rassemblée, nomenclature s'alimentant aux
langues courante et spécialisée ainsi que pratique de l'art lexicographique. Ces aspects n'ont pas
échappé à l'attention de l'auteur qui a entrepris sa recherche il y a près de dix ans.
La décennie 1950-1960
Une vue même rapide vers l'amont est utile pour situer les personnes consultées, par exemple,
Max Derruau de Clermont-Ferrand dont la première édition d'un excellent traité de géomorphologie
date de 1956. Pourrais-je même remonter à 1949, au congrès international de géographie tenu à
Lisbonne où Henri Baulig de Strasbourg dépose le remarquable sixième "Rapport de la Commission
pour l'étude des terrasses"; aux mêmes assises, plusieurs communications se penchent sur le comment
faire des dictionnaires de géographie. Comme jamais, l'internationalisation de la discipline de même
que la crainte d'une babélisation font prendre conscience des difficultés d'équivalence des termes
d'une langue à l'autre, et même à l'intérieur d'une même langue. Au cours de l'Après-Guerre,
les préoccupations méthodologiques poussent à s'intéresser à la capacité scientifique des mots de
la langue commune à rendre des notions de plus en plus spécialisées; heureusement, c'est en géomorphologie
que l'on retrouve le plus haut degré de précision du vocabulaire de toute la géographie.
En Occident, apparaissent d'importants inventaires terminologiques. Ne peut être évité le Glossaire
franco-anglo-allemand de géomorphologie de Henri Baulig et qui rassemble environ 15 000 mentions en
paraposition. Deux ans après, en 1958, G. Plaisance et A. Cailleux publient un Dictionnaire des sols
de 35 000 termes. Également, dans les sciences périphériques à la géomorphologie, se trouve en 1957
le classique Glossary of Geology de Washington avec ses 30 000 entrées. Ces relevés sont conduits avec
soin; beaucoup de rubriques comprennent même des contextes d'emploi (p.e. le Glossary de Stamp, Londres,
1961). Cependant, la géomorphologie est souvent noyée dans la gangue de la géographie ou dans les sciences
naturelles voisines. On peut regretter que ces grands dictionnaires scientifiques que l'on pourrait
qualifier "de première génération" n'aient pas davantage tenu compte du savoir faire des lexicologues.
On ne continuera pas à relever toutes les terminologies en géomorphologie qui ont pu se produire au
cours d'un demi-siècle. Il faut au moins mentionner le Dictionnaire de géographie de Pierre George
dont la sixième édition portant le millésime 1996 contient de nombreux articles consacrés au relief.
Au Québec
L'ouverture géo-vocabulairique peut commencer par une suggestion de Pierre Deffontaines faite en 1948
à l'Université Laval; deux objectifs sont visés, l'étude des toponymes francophones basée sur la
géo-histoire ainsi que l'établissement d'un vocabulaire thématique à la base de la classification des
cartes et des illustrations; Fernand Grenier continuera ces entreprises. En 1958-59, une autre réponse
s'amène par les étudiants de géographie dont Michel Gaumont qui signent un Inventaire des termes de
géomorphologie dans l'oeuvre canadienne de Raoul Blanchard (Tigul, no 10, Québec, 51 p.).
Les succès en toponymie sont remarquables et font la main à la terminologie géomorphologique proprement
dite; les géographes n'étudient pas seulement les noms de lieux comme tels mais les "entités",
c'est-à-dire les génériques qui en sont des formants, p. e., le mot rivière. En 1957, un Comité de
nomenclature est mis sur pied à Ottawa lors de la fabrication de l'Atlas du Canada. À Québec, sous
la présidence de Benoñt Robitaille, la Commission de Toponymie commence la publication de grands travaux
dont un Répertoire en 1968.
Les recherches vocabulairiques vont davantage s'ouvrir aux sciences du langage. En collaboration,
Henri Dorion fonde un centre d'étude terminologique en géographie, le GÉCET (compte rendu dans Cahiers
de géographie de Québec, 30, 1969). La collection d'ouvrages, appelée "Choronoma", accueillera le
volumineux Glossaire de météorologie et de climatologie d'Oscar Villeneuve où l'on trouve des termes
utiles aux géomorphologues.
Dans cette aventure langagière, je m'intéresse surtout à la terminologie thématique des milieux froids.
Je produis deux inventaires sectoriels en géomorphologie, l'un sur le "glaciel" (néologisme pour "glaces
flottantes") parus en 1959 dans les "Travaux de l'Institut de géographie de l'Université Laval", le
second sur le périglaciaire et rédigé en collaboration est publié huit ans plus tard aux PUL. Un certain
nombre d'articles définitoires s'intéressent soit à des phénomènes peu connus---les tourbières figurées
du Moyen Nord---, soit à des phénomènes nouveaux, comme les berges festonnées.
Voici quelques autres travaux signés par différents auteurs. A Québec, se présentent les études
laurentiennes remarquées de J.-C. Dionne qui signe lui aussi un dictionnaire du glaciel (1972).
Les recherches de Jacques Rousseau en botanique historique, Gilles Ritchot sur les socles, Benoît
Gauthier sur le littoral, Serge Payette sur les forêts nordiques et Michel Allard sur le cycle de
glacement contribuent à l'intelligence vocabulairique. Au Québec méridional, les foyers terminologiques,
exclusifs ou participatifs, se multiplient. L'Université de Montréal n'est pas en reste où il faut noter
la contribution magistrale de la revue Géographie physique et Quaternaire auquel est
particulièrement attaché le nom du biogéographe Pierre J. H. Richard. Pour sa part, Camille Laverdière
et al. relèvent tout ce qu'il faut connaître du mot moraine et de ses 130 termes provignés. A Sherbrooke,
Jean-Marie Dubois fait oeuvre de terminologie en géomorphologie côtière et télédétection. Pour leur part,
des collègues de l'Université du Québec dont Serge Ochietti, Cl. Hillaire-Marcel, Jacques Schroeder
et Bernard Hétu pénètrent par leurs recherches fondamentales dans des champs spécifiques de la
géographie linguistique. En 1994, deux auteurs dont Michel Brochu font paraître à Montréal un
dictionnaire de géomorphologie.
En dehors du Québec, les travaux de Denis Saint-Onge d'Ottawa, de Ross Mackay en Colombie-Britannique,
ceux des géologues de l'Opération Franklin, les études sur le pergélisol du Conseil national de recherches
de même que les exemples illustrés de "Landforms" régulièrement fournis par "The Canadian Geographer \
Le géographe canadien", contribuent au développement d'une meilleure compréhension des termes de
géomorphologie.
Même si les lexicologues eux-mêmes ne s'intéressent pas directement aux formes de terrain, des organismes
comme le Trésor de la langue française au Québec, la banque de terminologie du Québec, le Parler Populaire
du Québec en 1980, le Centre de traitement du français de Sherbrooke et chacun des départements
universitaires de langue engrangent des entrées utiles aux géomorphologues, comme batture, cõte et frasil.
Ce très bref relevé montre l'amplitude des expériences singulières dans le domaine vocabulairique de
la géomorphologie. Un relevé bibliographique de plusieurs centaines de titres demeurerait loin d'être
complet. Ainsi, le présent recueil gigantesque s'inscrit dans une suite naturelle des choses.
Le référent linguistique
Un dictionnaire de science n'est pas qu'une oeuvre rigoureuse, fidèle aux sources. Sa fabrication doit
témoigner d'un savoir faire que les linguistes de l'Europe occidentale ont admirablement mis au point.
Ces deux aspects préoccupent le géographe Genest. D'un côté, quelques mots test dont ablation, abrasion
et auge font l'objet de monographie très détaillée; de plus, l'auteur conduit une oeuvre comparative neuve
à partir de milliers de mots consignés dans neuf dictionnaires. D'autre part, c'est en collaboration avec
une terminologue, la professeure Zélie Guével, qu'il établit son corpus; enfin, chaque article rassemble
une série d'informations.
Afin d'aider les chercheurs à approfondir les notions qui sont à la base de la rédaction de toute
rubrique, j'ai moi-même proposé une grille de questionnement qualifiée de "polygone vocabulairique";
cet outil sert entre autres à identifier les "traits distinctifs" qui, à leur tour, deviennent partie
prenante de la définition de chaque terme (Acte, stage des Nations-Unies, Commission de Toponymie,
Québec, 1988). Toutes les précautions sont à prendre dans la pratique difficile de l'art définitoire.
Dans les lexiques spécialisés, l'un des sérieux problèmes concerne l'utilisation d'entités de la langue
courante, tels amas de blocs, berge, ravin, vallon et verrou. Faut-il s'accommoder de leur signification
imprécise, ajouter un sens nouveau qui deviendrait approprié ou créer un tout nouveau terme? Chaque cas
mérite réflexion en vue d'en arriver à une position compréhensive optimale.
Aux yeux des observateurs, les géographes s'occupent du thème spatial. Une question inquiétante est
celle de l'imperfection de la correspondance entre les coordonnées locales d'un nyme et la signification
générale qu'il porte. "D'un point de vue terminologique, des milliers de mots ne conviennent pas à
l'expression claire et univoque de concepts rigoureusement circonscrits", de dire le lexicologue Claude
Poirier en 1991. Par exemple, une vallée X, particulière par son âge et sa génèse, n'est pas la vallée
Y ayant d'autres coordonnées; alors, l'entité vallée pourrait-elle échapper à un certain flottement
notionnel?
* * * * *
Sans doute conscient de ces paramètres délicats d'appréhension, le professeur Claude G. Genest livre un
dictionnaire original et imposant. Son ouvrage devrait constituer un pas important dans l'enseignement de
la géomorphologie ainsi que dans le développement théorique et appliquée de cette discipline au pays.
L'auteur se fait vocabulairiste francophone dans un domaine scientifique où le Québec est déjà bien
présent par le Quaternaire et son joyau, le glaciel.
Louis-Edmond Hamelin, OC, GOQ, professeur émérite, Université Laval
Sillery, été 1998.