Jean-Paul RIOPELLE, L'hommage à Rosa Luxemburg, 1992 (détail)[ * ] |
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La mise en légende de Riopelle ou l'héroïsation d'un artiste moderne Francine Couture |
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La mort Riopelle, en mars 2002, a été l’occasion de la parution, dans la presse écrite de Montréal et de Québec, d’un nombre imposant de commentaires où l’on a présenté l’artiste au public. Un tel événement intéresse les sociologues de l’art car il leur permet d’analyser la valeur accordée à l’art dans la société par des acteurs sociaux oeuvrant à l’extérieur du monde restreint ou savant de l’art. La sociologie de l’art avance que les intermédiaires entre l’art et le public, qu’ils soient critiques d’art ou journalistes d’autres chroniques de la presse écrite, ne font pas que transmettre de l’information à leurs lecteurs, mais ils élaborent des représentations de l’art guidées par leurs propres intérêts ou systèmes de valeur [1] . En s’appuyant sur ce principe théorique, nous pouvons affirmer que les commentaires, parus lors de la mort de Riopelle, ont élaboré une représentation de l’artiste qui, bien qu’elle s’appuie sur des faits biographiques réels ou des déclarations de l’artiste, élabore une image de celui-ci qui lui échappe en partie. La lecture des articles parus entre le 13 et le 23 mars nous permet aussi de dire qu’ils ont contribué à la mise en légende de l’artiste en plaçant Riopelle parmi les héros culturels de la société québécoise. Lorsque nous nous intéressons à la procédure des mises en légende des artistes, deux ouvrages de référence s’imposent à nous : L’image de l’artiste, Légende, mythe et magie publié en Allemagne dans les années 30 par Ernst Kris et Otto Kurz [2] et La gloire de Van Gogh Essai d’anthropologie de l’admiration de la sociologue de l’art Nathalie Heinich [3] . Ernst Kris et Otto Kurz ont analysé les premières biographiques apparues dans l’Antiquité, et surtout celles d’artistes de la Renaissance italienne. Ils ont identifié des motifs récurrents contenus dans ces récits qui font de l’artiste un être hors de l’ordinaire, un héros que les auteurs entourent de mystère. Parmi ces motifs, Kris et Kurz ont relevé que l’artiste naît artiste, ou il est destiné à l’être, il est découvert par un personnage de prestige; on le compare souvent au créateur divin car on lui reconnaît le pouvoir de créer la vie ; sa virtuosité est sa marque de distinction, on lui donne une identité de magicien ; de plus, il est à la fois admirable et redoutable ; enfin, ces récits l’inscrivent dans une généalogie d’artistes importants. Comme Kris et Kurz, Heinich considère également que les opérations biographiques d’artistes dégagent, dans la vie de ces artistes, des événements qui les sortent de la vie ordinaire et qui en font des êtres non seulement singuliers, mais pour reprendre ces termes, grands et admirables ; ces biographies présentant les artistes comme devant susciter l’admiration. De plus, Nathalie Heinich souligne qu’elles les transforme en véritables personnages publics prenant place dans la culture populaire. Van Gogh est exemplaire de ce processus car ses biographes l’ont imposé socialement comme une figure paradigmatique de l’artiste moderne en construisant sa légende ou en en faisant un héros. Heinich a repéré des motifs récurrents contenus dans ces biographies dont, comme l’ont déjà observé Kris et Kurz, celui de la prédestination ou de la vocation à devenir artiste ; et également d’autres motifs plus caractéristiques de l’image de l’artiste moderne que celui de l’art ancien, tels l’isolement, la marginalité, ou l’inaptitude à la vie pratique et sociale ; ceux du désintéressement, de l’incompréhension par ses contemporains ; enfin celui du martyr ou du sacrifice. Elle avance également que ces motifs, bien qu’ils soient propres à un mode de représentation de la vie d’artiste, sont aussi caractéristiques de tout récit qui procède à l’héroïsation de la vie d’individus par la valorisation de l’exubérance de leurs activités dépassant « la commune mesure [4] .» Riopelle, un être de démesure De plus, nous observons que les journalistes de la presse écrite, comme des biographes d’artistes de la Renaissance italienne ou d’artistes modernes, ont procédé à une véritable mise en légende de la vie de Riopelle. Le motif de l’exubérance des activités de l’artiste ou de ses traits de caractère apparaît comme le motif récurrent de la grande partie des commentaires. On a choisi des événements de la vie de l’artiste ou on a présenté des traits de sa personne permettant la mise en valeur de ce motif. Où est la fiction ? Où est la réalité ? Il est presque impossible de répondre à cette question car la rhétorique ou l’usage de mots connotant l’excès brouillent les frontières entre ces niveaux de réel. Les titres des journaux, parus le lendemain de sa mort, le qualifient d’appellations qui connotent toutes la démesure, le dépassement ou l’excellence : Riopelle est « un monument », lit-on dans La Presse, un géant, « Des amis accompagnent le géant jusqu’à sa mort », un roi. « In the 60’s he was the King of Paris », une star, « la star Riopelle » ou encore un maître de la peinture, « Rembrandt est mort », « C’est notre Picasso ». Cette tendance à la mise en valeur de l’excès est encore plus observable dans les récits biographiques. Par exemple, on compare Riopelle à « un Falstaff québécois, aimant la vie, les femmes et l’alcool [5] », on écrit qu’« il pouvait rester deux mois sans sortir de son atelier, et passer les six mois à fêter avec des amis [6] ». Les journalistes relèvent aussi des traits de son caractère qui en font un être de démesure, « un homme plus grand que nature doté d’une capacité hors du commun [7] ». On dote l’artiste de qualités physiques et psychologiques exceptionnelles ; on en fait, un être « doté d’une invincible pulsion [8] » passionné, authentique, acharné. On dit qu’il avait « la stature d’une méga-vedette, d’un géant, d’un monstre sacré [9] ». Nous pourrions classer ces figures porteuses de valeurs de dépassement de soi, de forces physiques ou psychologiques extraordinaires sous deux registres : le registre de la nature d’une part, et celui de la culture ayant une portée tant nationale qu’internationale d’autre part. Riopelle, une force de la nature Riopelle : figure de la culture
nationale L’action de Riopelle dans l’avancée de la culture du Québec sur la scène internationale est aussi soulignée par de nombreux commentaires. La dimension internationale de la carrière de Riopelle est donc considérée comme une contribution de l’artiste à la visibilité de la culture nationale sur cette scène. On reconnaît, par exemple, que Riopelle, comme Félix Leclerc, ont ouvert la voie aux artistes du Québec en obtenant la reconnaissance de la France. « Riopelle n’aurait jamais été Riopelle s’il n’avait pas vécu en France pendant quarante ans comme Félix Leclerc n’aurait jamais été Leclerc sans le tremplin de la mère-patrie [17] . » Les énoncés regroupés sous le registre des rapports de Riopelle à la culture internationale placent l’artiste sur deux scènes culturelles. On le met sur celle du spectacle fréquentée par les vedettes ayant acquis une visibilité sur la scène internationale. Ainsi lit-on dans Le Journal de Montréal « Bien avant Dion, Villeneuve et Plamondon, le Québec avait sa star internationale : Jean-Paul Riopelle [18] ». L’évaluation de la réussite de Riopelle à partir de valeurs du star system ou son identification au mode de vie des vedettes des médias ou de l’industrie du spectacle est fortement présente dans les textes : on met en valeur « sa gueule de star », son allure flamboyante [19] sa beauté physique, ou son goût pour les objets luxueux et la fête. Par ailleurs, les journalistes font aussi ressortir le succès artistique obtenu sur la scène internationale de l’art contemporain en présentant les décennies cinquante et soixante comme emblématiques de cette réussite. Pour mettre en valeur la grandeur de l’artiste, on a recours au motif connu des biographies des artistes modernes, celui de l’incompréhension par les contemporains de son propre pays ; ainsi on fait valoir que le succès acquis durant cette période est d’autant plus fulgurant que Riopelle a quitté une société dont l’étroitesse d’esprit empêchait de reconnaître son talent. « Dès les années 50, écrit un journaliste du Soleil, alors que son travail passait inaperçu dans la grande noirceur québécoise, Jean-Paul Riopelle accédait à la gloire internationale à Paris [20] . ». Un très grand nombre d’articles ne mentionnent que les oeuvres des années cinquante et soixante, laissant dans l’ombre une grande part de l’oeuvre picturale de Riopelle. On met de l’avant leur valorisation marchande qui a fait de l’artiste « une star sur les marchés new-yorkais et parisien [21] » les prix atteints aux encans de Sotheby’s, ont été maintes fois évoqués pour faire état de sa grandeur. Bien entendu, on souligne aussi la valorisation esthétique de l’oeuvre de Riopelle en disant, par exemple, que montré dans les musées d’Europe et d’Amérique il « fait partie désormais du patrimoine mondial [22] . » Afin de faire état de la reconnaissance de Riopelle, on valorise également son insertion dans la communauté d’artistes célèbres rencontrés durant son séjour en France. On ne le place pas dans une généalogie d’artistes importants, au sens où Kris et Kurz l’entendent ; c’est-à-dire qu’on ne fait pas valoir qu’il leur est tributaire, mais on met en valeur le fait qu’il est le contemporain de Giacometti, Georges Mathieu, Veira da Silva, Hartung, Sam Francis etc. ; ou que sa peinture est comparable à celle de Pollock, de Konning ou Newman, les grandes vedettes d’alors de l’abstraction américaine. Et dans certains cas, on affirme que Riopelle a montré la voie à suivre. Par exemple, on dit à propos de sa rencontre avec André Breton et les surréalistes : « il était pour eux le souffle d’Amérique : son côté rebelle, son goût pour l’aventure correspondait parfaitement aux besoins qu’avait le mouvement de faire éclater les vieux carcans et les conventions [23] . » On dit aussi, sans doute pour donner plus d’ampleur à la valeur internationale de Riopelle, que c’est Breton plus que Borduas qui est le « découvreur » de Riopelle ; c’est ainsi que se manifeste, dans quelques textes, le motif de la découverte identifié par Kris et Kurz comme un des moments des biographies d’artiste. En parlant de Breton, on écrit qu’il a reconnu « l’énergie et l’américanéité de ce jeune artiste fraîchement débarqué du Nouveau Monde [24] ». Riopelle, un artiste populaire ? Ce mode de célébration de Riopelle a fait de l’artiste une figure de succès ou de réussite qui constitue une image de l’artiste, pas nécessairement nouvelle, mais qui est très différente de celle observée par Nathalie Heinich à propos de Van Gogh dont elle a fait une figure paradigmatique de l’artiste moderne. De ses biographies, elle a surtout retenu les motifs du sacrifice ou du martyr constituant ce qu’on pourrait nommer une figure christique qui dit que, par sa souffrance, l’artiste a contribué à faire progresser la culture, sinon à la sauver d’un désastre. Dans le cas de Riopelle, on est dans un tout autre registre car les énoncés qui le considèrent comme un héros de la culture québécoise le placent dans celui du plaisir et de la réussite et en font davantage une figure dyonisiaque qu’un être de souffrance. Comment expliquer la construction de cette image ? La sociologie de l’art avance que les intermédiaires entre le public et l’art modifient symboliquement les phénomènes artistiques dont ils parlent en fonction de leurs propres systèmes de valeurs ou intérêts. Ainsi une oeuvre d’art commentée est investie de sens par celui ou celle qui la commente au regard de ses propres questions ou de ses propres attentes à l’égard de l’art. C’est ainsi que les oeuvres d’art existent socialement. Cette affirmation suggère que la vie d’un artiste est aussi transformée par celui ou celle qui la raconte. Nous pourrions alors avancer l’explication suivante pour comprendre l’élaboration de l’image de Riopelle dans la presse écrite. Les journalistes et les élus ont élaboré une image de Riopelle en se référant à leur propre représentation de la culture québécoise dont leurs commentaires révèlent les aspects suivants : leur reconnaissance de l’ancrage de cette culture dans une tradition fondée sur une relation étroite avec la nature d’une part, et de son insertion actuelle sur la scène internationale, d’autre part. Ils ont trouvé ces deux dimensions culturelles dans la vie de Riopelle; et c’est pourquoi ils en ont fait une figure d’accomplissement de la culture québécoise, qu’ils l’ont placé dans la confrérie ou le panthéon de ses figures mythiques ou héroïques, tant celles de la culture populaire patrimonialisée que contemporaine dont la visibilité internationale est actuellement portée par l’industrie du spectacle. Riopelle est le premier artiste moderne en arts visuels à traverser la frontière séparant le monde de l’art savant de celui de la culture populaire. Les médias, la circonstance de sa mort, qui, fut accompagnée de funérailles nationales, ont donc joué un rôle de médiation déterminant dans l’accomplissement de ce passage qui s’est surtout fait, rappelons-le, par une attention presque exclusivement accordée à la personne de l’artiste. Ce qui reste à faire c’est que son oeuvre connaisse le même sort ! [1] Antoine Hennion, La passion musicale, Une sociologie de la médiation, Paris, Édition Métaillé, 1993. [2] Ernst Kris et Otto Kurz, (1934) L’image de l’artiste, Légende, mythe et image, Marseille, Rivages, 1987. [3] Nathalie Heinich, La gloire de VanGogh Essai d’anthropologie de l’admiration, Paris, Les Éditions de Minuit, 1991. [4] Nathalie Heinich, ibid., p. 113, note 49. [5] « Un géant s’éteint », Le Journal de Montréal, 14 mars 2002. (Non signé). [6] Jocelyne Lepage, «Riopelle : seul dans sa catégorie au Canada » La Presse, 14 mars 2002. [7] Ibid. [8] Régis Tremblay, « Dernier envol d’un rebelle », Le Soleil, 14 mars 2002. [9] Stéphane Baillargeon, « Riopelle est mort », Le Devoir, 13 mars 2002. [10] Claude Jasmin, « Je barbouille tant que je peux », La Presse, 14 mars 2002. [11] Serge Joyal, « Un monument ! », La Presse, 14 mars 2002. [12] Bernard Landry, « D’une dimension planétaire », (extraits de l’hommage présenté à l’Assemblée nationale du Québec), Le Soleil, 14 mars 2002. [13] Charles Baudelaire, Les fleurs du mal, Paris, Gallimard, Le Livre de poche, p. 20. [14] Raymond Bernatchez, « La vie, la mort, rien d’autre » La Presse, 14 mars 2002. [15] André Duchesne, « Riopelle a aidé le Québec à entrer dans la modernité », La Presse, 14 mars 2002. [16] Gilles Toupin, « Une inspiration pour plusieurs grands peintres canadiens », La Presse, 14 mars 2002. [17] Régis Tremblay, Le Soleil, op. cit. [18] Marie Plourde, « La Liberté retrouvée », Le Journal de Montréal, 14 mars 2002. [19] Régis Tremblay, Le Soleil, op.cit. [20] Régis Tremblay, op.cit., Le Soleil. [21] Christian Rioux, « Rembrandt est mort », Le Devoir, 14 mars 2002. [22] Jean-Robert Sansfaçon, « Riopelle, homme et artiste », Le Devoir, 14 mars 2002. [23] Serge Joyal, op.cit., La Presse. [24] Régis Tremblay, op. cit., Le Soleil. [25] Nathalie Heinich, op. cit. [26] Serge Joyal, op. cit., La Presse. |
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