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L’œuvre de Richard Purdy est composée d’objets qui affichent
des points de repère familiers; elle est multidisciplinaire (ses tentacules
touchent les champs de savoir de la performance, de la sculpture, du
graphisme, de la danse et de la musique, des mathématiques, de la linguistique
et de la littérature, de la géographie) et déploie toujours des contextes
particuliers (historique, anthropologique, psychologique, etc.). Une
texture parodique enrobe l’ensemble dont les perspectives cardinales
sont la marginalité, le changement d’identité, la cartographie, la légende,
la catastrophe, le journal intime, les notes savantes, la métaphore
du sacré. Purdy ne se préoccupe pas avant tout d’esthétique. Il répond
à un besoin insatiable d’inventer des histoires qui le conduisent à
fabriquer des images-relais de ses récits.[1]
Une démarche mentale et ludique désamorçe très souvent les habitudes
acquises. La plupart des objets des présentoirs sont produits à partir
de matériaux «ordinaires».
Il est entré dans le milieu artistique comme un «perdu»,
selon l’expression du critique d’art René Viau.[2] Si le critique d’art s’était trompé, le sobriquet
est resté, et Purdy l’a exploité.

AREOARCHEOLOGY,
installation Axe Néo 7, Hull. crêpes 1308,5 m2, 1997
ARÉOARCHÉOLOGIE,
installation Axé Néo 7, Hull (Québec). crêpes.
1308,5 m2,1997
L’année 1975 a été celle de sa première présentation
publique à la Galerie Véhicule. David Moore et Françoise Sullivan l’avaient
ensuite invité pour présenter Le circuit sacré, sa troisième
performance/installation.[3] Le nom de «perdu» lui allait bien car, commente-t-il
encore, il était né et avait vécu à Ottawa, ville où rien n’est vrai
et où tout est relatif. Est-il aussi «perdu», isolé, comme créateur?
Le nom a collé après (et à son propos) jusque dans ses «Industries perdues».[4]
Tous ces éléments anecdotiques ont formé sa stratégie de fonctionnement
et démontrent l’influence de la critique sur l’artiste. Enfin! C’est
ce qu’on peut croire, au premier abord... Il en sera question plus loin
dans l’entrevue.
La critique, l’artiste séducteur et le «cercle» de
la production
Suzanne Foisy (SF):
Vous m’aviez déjà avoué que rares étaient les critiques qui parvenaient
à écrire sur vous. Cette remarque avait trait au caractère compliqué
de votre production. J’ai lu, pourtant, d’excellents textes à votre
sujet et plusieurs vous sont consacrés.
Richard Purdy (RP):
Plusieurs artistes remettent en cause le système de l’art. Mais ce système
est difficile à pratiquer tant pour les artistes que pour les critiques.
Il faut absolument élaborer une stratégie pour l’aborder. Je n’ai pas
eu de difficultés avec la critique, mais ça m’a pris plusieurs années
à me trouver une façon de m’orienter vers elle. Dans les années ’80,
la mode était au postmoderne, à l’analyse scientifique des œuvres et
aux déconstructions. Or, le traitement extrêmement analytique des œuvres
contraste avec ma propre manière de faire qui est plutôt mythique [et
mystique] et «flyée». J’avais développé très vite une (autre) tactique
[rires...] qui ressemble davantage au plagiat : la séduction. Lorsque
quelqu’un vous fait une mauvaise critique, la réplique essentielle est
de remercier l’auteur et de demander s’il peut vous aider dans votre
prochaine production. J’ai présenté La Culture X[5]
à propos de laquelle Pascale Beaudet a parlé d’une œuvre «misogyne».
Je l’ai par la suite invitée à donner son avis sur ma production. Ainsi
la critique est obligée de t’aider dans tes futures activités. Une relation
très riche s’est développée avec Pascale ensuite.[6]
Je lui ai donc envoyé ma production suivante et plus tard, j’ai fait
Le déchirement des Anges, [7]La
Culture X prise II, avec deux artistes féministes, Diana Thorneycroft
et Liliana Berezowsky. Pascale Beaudet a écrit le texte.[8] On n’a pas besoin de créer des antipathies entre
nous, les critiques et le public. Il est préférable de faire entrer
ces gens-là dans le cercle de nos productions. Autrement, c’est un combat
incessant et sans bornes. N’a-t-on pas vu de ces vieux artistes amers
qui se disent des génies méconnus dans leur coin? Or, il ne faut absolument
pas s’isoler et se rappeler que Richard, aussi, est «perdu». Mon mode
de travail ne tend pas à exploiter mon égo mais à privilégier ce que
j’appelle le «processus» et dont nous parlerons plus tard. Bien sûr,
c’est blessant une mauvaise critique. Mais si je ne me centre pas sur
moi-même, je vais, malgré elle, produire quelque chose. Cela ne veut
pas dire que la critique avait raison ou tort. Mais il faut la faire
travailler à notre avantage.
SF:
Vos propos confirment ce qu’est essentiellement le milieu des arts à
savoir, un espace communicationnel dynamique mais souvent restreint
à l'art institutionnel. Dans les années ’80, l’érudit postmoderniste
et esthéticien de l’histoire de l'art René Payant, pouvait orienter
la production de certains artistes du milieu. Des artistes exploitaient
le caractère médiatique de la critique à leur avantage, dans un sens
différent encore, du vôtre, en conviant des théoriciens ou philosophes
à participer à leur production. Ce phénomène existe encore. Dans un
autre ordre d’idées, des philosophes orientaient les artistes de leur
vivant. Le mécénat était accompagné d’une sorte d’émulation, autour,
par exemple, des Salons de Diderot. Ou bien, les chroniques des
historiens de l'art (dont le statut avait été défini à cette époque
à la suite de penseurs comme Johann Joachim Winckelmann) faisaient des
typologies des œuvres, une fois les créateurs décédés. Autrement dit,
l’espace communicatif dont parle l’«esthétique de la réception»[9]
dans les années ‘70, peut aller dans un sens comme dans l’autre et c’est
ce qui constitue le milieu des arts et son «fonctionnement», pour ainsi
dire.
RP:
Moi j’essaie plutôt d’orienter la critique … [rires] en pratiquant ma
stratégie de mystification, en même temps que je participe à cet espace
de communication. Les super vedettes ne durent que cinq ans. Le vedettariat
est passionnant, bien sûr, mais comme «processus». Je tends plutôt à
chambarder ce système (de l'art) en marchant dedans.
J’aime fonctionner dans ce cercle, qui n’en est pas
un pour moi. C’est très délicat de faire la balance. Au départ, je travaillais
seul, puis j’ai coopéré beaucoup avec des compatriotes d’autres disciplines
pendant vingt ans. Maintenant, je reviens au travail individuel. J’ai
créé «Les industries perdues» et «Richard Perdu» comme une agglomération
de moi-même et de mes collaborateurs. Mais c’était aussi une façon de
frustrer les critiques. Depuis vingt-deux ans, aucun grand musée n’a
pris de chance avec moi. Le Musée d’Art contemporain de Montréal (MACM)
n’a essayé qu’une fois, dans les années ‘80, en présentant Présent
Antérieur.[10] Depuis
ce temps, ils ont peur. Ils savent pertinemment que je veux toujours
exposer l’hypocrisie du milieu de l’art. Toute ma démarche depuis 1975
consiste à exposer cette hypocrisie. C’est facile de faire un art subversif
homosexuel. Mais si tu commences à jouer avec le plagiat dans un sens
plus large, --ce qui m’intéresse-- c’est tout autre chose…
Plagiat et interdisciplinarité
SF:
Effectivement, l’Histoire de la Culture X était loin d’être une
subversion de cette sorte, malgré une thématique psychanalytique qui
exploitait la polarité sexuelle. Le texte d’Isabelle Martineau[11]
sur Le Faux littéraire, consacre quelques pages à votre production
dans un chapitre sur le “plagiat dans les arts plastiques”. Depuis 1975,
ce thème semble récurrent sous plusieurs formes dans vos interventions.
Vous modelez des artefacts vraisemblables, en vous inspirant de disciplines
comme l’archéologie et l’anthropologie, le tout contextualisé dans un
simili discours scientifique impressionnant. À Saidye Bronfman en 1990,[12]
les objets présentés étaient des maquettes, des plans, des objets qui
ressemblent à s’y méprendre à ceux des musées. On a toujours une impression
de véracité, sauf pour certains détails, lorsqu’on fait davantage attention.
Il s’agit d’imiter le réel tout en le subvertissant, ce qui déconcerte
le spectateur (qu’il s’aperçoive ou pas de la stratégie…) d’autant qu’il
reconnaît quelque chose. Les objets contrefaits sont présentés sous
forme narrative: parchemins, cartes, textes. Ce sont des plagiats qui
créent l’illusion (d’une reconnaissance quelconque).

SANDALS OF THORNS,
Patiner sur l'oeil, CIAS Crestet, France. Thomy vine,
silk embroidery, 8 x 10cm, 1993 / SANDALES D'EPINGLES, Patiner sur l'oeil,
CIAS Crestet (France).Broderie sur soie, matière végétale,
20 x 24 x 10cm
Un plan de ville est si précis qu’on en arrive à croire,
dès l’abord, à une vue aérienne qui dévoile le corps du Christ (Corpus
Cristi). [13]

CORPUS CRISTI, city
model. Cement, wood, fiberglass, 48x 48 x 11 ", 1983
CORPUS CRISTI, maquette de ville. Béton, bois, fibre de verre,120
x 120 x 28 cm. 1983
La documentation est digne du National Geographic.
Aux dires de plusieurs, la science fiction est tournée ici, non pas
vers l’avenir, mais “vers le passé”.[14] Bien plus, le scepticisme s’étend à toute l’expérience
de la réalité. Ce plagiat est aussi détectable dans votre installation
récente, Beaux-Arts,[15]
qui représente les sujets picturaux préférés du XVIe et XVIIe siècles.
Il est difficile de deviner si ce sont de véritables faux ou des originaux
véritablement faussés. Les tableaux sont «dans l’esprit de» plusieurs
peintres célèbres. On y repère un jeu de «dérestauration» symbolique
(patine, usure) qui exhibe des tableaux à l’aspect «non restaurés» (comme
s’ils n’avaient pas vieilli). Le recul temporel nous fait «avancer»
vers un état plus «abstrait». Les techniques appliquées aident à croire
à cette avancée... Dans un article de Jacqueline Fry, [16]--dont nous parlerons en détail bientôt--, il
est question de mascarade, concernant une même histoire qui apparaît
et revient, semblable, modifiée, transformée, à travers plusieurs médiums.
Corpus Cristi, par exemple, reparaît, deux ans plus tard à Toronto,
trois ans de plus à Edmonton, enfin cinq après à Stockholm, Londres,
Paris. Il en est de même pour Progeria Longeavus[17]
et pour L’Inversion du monde…[18]

THE INVERSION OF
THE WORLD, world map. Gouache on cardboard,18 x 6", 1989
L'INVERSION DU MONDE, carte du monde. Gousche sur carton, 52 x 16 cm.
1989
RP:
J’ai travaillé longtemps sur cette problématique du plagiat. Je m’intéresse
aux barrières et aux limites de chaque discipline. On se coupe du monde
lorsqu’on reste dans sa discipline. L’attaque principale de ma production
touche à la science comme fenêtre «unique» sur la réalité. La biologie,
la physique, même la philosophie, sont dans cette situation. Ma stratégie
est très simple. Je rentre dans un système particulier. J’apprends le
vocabulaire de ce système. Dans Sélection Naturelle, [19] je présente un animal que je
n’ai jamais vu, qui a autant de véracité qu’un animal que j’ai déjà
vu, justement... Le «vrai», je l’applique sur quelque chose de «faux».
Je fais le tour des disciplines systématiquement. Je cherche à appliquer
leur système et à montrer des réalités à propos de choses fausses. Je
provoque ainsi une implosion de la discipline. Je ne crois pas
à l’incarnation exclusive de la réalité dans une science.
SF:
Est-ce que cette implosion disciplinaire signifie pour vous une entrée
dans l’interdiscipline? dans un croisement interdisciplinaire? Votre
démarche semble originale comparée aux diverses définitions de l’interdisciplinarité.
Un rapport des années ’70 à ce propos[20] rejoint la définition qu’on applique à l’UQAM depuis les dernières
réformes. L’interdisdisciplinarité, ce serait l’ensemble des regards
de diverses disciplines sur un même objet et la communication réciproque
de ces regards, comportant l’apprentissage du vocabulaire de chacune
de ces disciplines, pour la solution d’un problème qui en touche plusieurs.
Voilà ce qui marque une différence d’avec la «multidisciplinarité».
Le MACM s’est préoccupé de ces questions en organisant les conférences
et colloques des Définitions de la culture visuelle.[21] La crise de d'art contemporain
dans les années ’90 en France et ailleurs, a dû être envisagée de cette
manière. Désirez-vous proposer quelque chose de nouveau face à ces rencontres
interdisciplinaires qui ont donné des résultats probants dans le milieu
des arts? Comment doit être «vécue» l’interdisciplinarité du côté des
artistes?
RP :
La vraie interdisciplinarité est très rare. Il ne s’agit pas de combiner
deux médiums dans une même œuvre. C’est trop facile. L’interdisciplinarité
relève d’une immersion dans les aspects fondamentaux de chaque discipline
et de sa fenêtre sur le réel. Il faut travailler avec les fondements
et ne pas gratter seulement les médiums. C’est cela “subvertir des disciplines”.
On utilise des outils de démontage de la réalité. Chaque discipline
a son propre jargon et l’artiste devient l’éponge qui l’absorbe. Actuellement,
je travaille avec le système juridique. J’essaie de forger un cas irrésoluble
qui va faire casser ce système. Je veux montrer que tout est interprétation.
J’ai le goût de dire aux avocats: «Ok, ceci est vrai dans votre discipline?
Je vais vous montrer une autre fenêtre et vous démontrer que ça peut
être faux». Le rôle social de l’artiste est de mettre les choses sur
la tête. Un biologiste voit mon projet de Sélection Naturelle[22]
ou un géographe scrute L’Inversion du monde. C’est un fantasme,
une construction mentale. La carte n’a rien à faire avec la terre, avec
la «vraie» carte du globe, puisque j’ai inversé les océans et les pays
et rapetissé les dimensions et les distances. Mais est-ce si invraisemblable?
SF:
Vos propos pourraient s’appliquer à l’intérêt interdisciplinaire des
sciences humaines. Il ne suffit pas, non plus, d’inviter un philosophe,
un historien de l'art, un artiste, un sociologue, pour faire avancer
une question en esthétique. Cependant, il semble que vous preniez le
rôle de l’intellectuel qui sait seul prendre la bonne distance face
à la réalité pour la critiquer. En même temps, vous semblez maîtriser
un certain vocabulaire très hermétique. J’ajouterais cependant qu’à
la différence de l’intellectuel (non artiste), vous apparaissez franchement
plus libre de rendre un fait ou une réalité singulière plus visible
et éclatée. Cette stratégie de plagiat est repérable dans les livres
déroutants que vous avez écrits.[23]

PATINER SUR L'OEIL,
CIAS Crestet, France. Ephemeral installation, 8 x 10 ", 1993
PATINER SUR L'OEIL, CIAS Crestet (France).lnstallation éphémère,
20 x 24 x 10cm. 1993
Encore une fois, on y trouve une réalité fabriquée,
tout à fait vraisemblable, des récits revenant par séquences temporelles,
vers l’avant et vers l’arrière, presque jamais au présent, entre le
rêve et la réalité. On y découvre les thèmes de la recherche d’identité,
de la marginalité.
RP:
J’ai d’énormes problèmes d’écriture… Hélène Le Beau m’a beaucoup aidé
pour Patiner sur l’œil. Mes productions écrites relèvent aussi
d’un choix de disciplines. J’ai toujours valorisé l’instabilité. C’est
lorsque je suis dans un champ inconnu que je suis le plus à l’aise et
que j’atteins le plaisir total. J’adore être amateur et débutant. Je
fais plein d’erreurs et je demande l’impossible. Lorsque j’ai commencé
à écrire, c’est parce que j’écrivais très mal. Je suis un médium et
je suis aussi la méthode de transition. Lorsque j’ai imaginé Frankenstein,
photographie cousue qui comporte des éléments féminins et masculins,[24] j’avais d’abord fait un rêve, la nuit. J’ai
pu, par la suite, retourner au film de Mary Shelley pour poursuivre
mon inspiration.[25] Lorsqu’on écrit un conte, la qualité de langage
est très importante et il faut transmettre le concept de la façon la
plus économique, efficace et appropriée possible. Certaines de mes idées
de rêve sortent en artefact, d’autres en livres, d’autres en vidéos.
Humour et plaisir:
SF:
Il y a dans votre œuvre, une exigence essentielle de plaisir, cynique
peut-être. L’enveloppe parodique de toutes vos interventions, compte
tenu de l’inversion des éléments de l’imaginaire et de ceux du réel,
comporte, au premier abord, une texture, sinon humoristique, à tout
le moins ironique. Pas simplement «juste pour rire»…
RP:
J’essaie toujours d’assassiner les vaches sacrées. Le maître d’école
tire la carte sur le tableau de la classe, depuis des siècles. Mais
lorsqu’un artiste arrive et inverse la situation géographique de l’eau
et celle de la terre, l’effet est immédiatement magique. On a l’habitude
indéracinable de voir l’eau couvrir telle surface et la terre, telle
autre. Moi j’arrive et je déracine cette habitude mentale. J’ai présenté
L’Inversion du monde à l’Association des cartographes. Ils ont
été bouche bée. Le rôle essentiel de l’artiste est d’ouvrir, d’entrebâiller
cette fenêtre disciplinaire fermée. Mon travail est certainement critique.
Mais on ne le réalise pas tout de suite et, après l’étonnement premier,
on voit d’abord le comique ou le ludique présenté à travers des filtres
esthétiques. En dessous, il y a cet aspect critique, une culture idéologique
imaginaire en train de renverser la culture idéologique particulière
de la discipline au sein de laquelle je me suis auparavant immergé.
Lorsqu’on regarde des traités sur l’Égypte ancienne, on s’aperçoit que
les archéologues ont «décidé» de créer des «égyptiens». Lorsque je présente
quelque chose du genre, les journalistes sont souvent négatifs, car
ils pensent, dans un premier temps, que c’est vrai. Vous avez un esprit
critique et vous présentez cette culture imaginaire comme une vraie
civilisation. Mais sous cet imaginaire déployé, pointe votre critique.
Pour moi, c’est un moment de joie lorsque je réalise que quelque chose
que je regarde est truqué. Lorsque je fais de même pour le regardeur,
je cherche une stratégie pour ne pas être blessant. L’aspect humaniste,
présent dans le réseau de communication, m’intéresse. La critique et
moi ne sommes pas «à part». Nous sommes dans la même soupe, mais c’est
moi qui ajoute le jus. C’est ce que j’ai fait avec Pascale Beaudet.
Or, je le fais souvent avec humour. Les gens ordinaires considèrent
Purdy comme un joker et ils se trouvent ainsi une porte de sortie pour
La Culture X. Ils n’ont pas besoin d’aller plus loin. Le travail
difficile à digérer via l’opération satirique de mes interventions,
laisse les gens libres de prendre ce qu’ils veulent, peut-être seulement
le premier niveau. Mais ils peuvent aussi aller plus loin.
SF:
C’est peut-être aussi une sorte de catharsis. Même si la catharsis
antique s’appliquait plutôt aux spectateurs de la tragédie. Car, non
seulement l’humour fait-il mieux passer la critique, mais c’est par
la parodie qu’on est le plus critique, qu’on «purifie» ce qui nous plaît
moins dans la réalité. Pensons à Bergson, à la fin du XIXè siècle, ou
à Shaftesbury au XVIIIè siècle, pour qui le rire était relié à quelque
chose d’éthique, à une inversion d’un sens commun incrusté.[26]
On accepte quoi, finalement, lorsqu’on se rend compte de l’enjeu de
vos œuvres? De voir les choses autrement, à l’extérieur de l'art, du
milieu, du musée?
RP:
Le satire va plus loin, effectivement. Juste pour rire (festival
estival à Montréal) n’a rien à voir avec un colloque sérieux sur l’ironie…Le
plaisir de rire (au premier niveau) est le plaisir d’être surpris. C’est
aussi un moment très riche, car il consiste à déstabiliser. Dans mes
installations, j’ai concocté de faux planchers, des échafaudages, des
bassins d’eau.[27] Il n’y avait pas une seule surface qui n’était
soumise à un risque de ma part. Ces productions sollicitaient les spectateurs
à accepter des choses peu communes (au deuxième niveau, cette fois).
Inverser le monde fait rire et fait bien plus.
SF :
C’est là que se situe la dimension éthique de l'art, le point où nos
modes de penser ou nos attitudes sont influencées, questionnées, métamorphosées...
« Principe d’inversion » ou structure canonique?
SF :
La regrettée Jacqueline Fry avait écrit en 1990, [28]un
article à propos d’un principe d’inversion qui aurait opéré dans toute
votre production. Ce principe, complémentaire de l’activité de plagiat
(dont nous avons aperçu la structure déterminante plus haut), serait
la structure narrative qui oriente la totalité des perspectives de votre
travail et permet même aux activités subversives et poétiques de se
dévoiler. Bien que cette structure ait été décrite par l’auteure comme
hypothétique, l’objectif de son texte visait à montrer les strates et
les déguisements de ce système d’articulation permanent, qui définissent
l’unicité, la visée, l’efficacité de vos interventions. Ce principe
d’inversion toucherait à une activité de «tourner dedans» (intervertere)
chaque histoire que vous racontez et visualisez et on pourrait facilement
repérer sa continuation dans votre œuvre, non seulement dans les artefacts,
mais aussi dans ce que vous appelez vos modes rêvés, inventés ou découverts.
Le fragment de réalité serait renversé tel un sac “dont on voudrait
réutiliser l’intérieur”. Pour elle, l’inversion semble “se pratiquer
systématiquement à l’intérieur de mises en ordre de la normalité [telles
les disciplines, justement], afin de les renverser”.[29]
Il en résulterait un désordre, ou un ordre différent.
RP:
Le «processus d’inversion» de Fry m’a classifié comme étant le «gars
qui fait des inversions». Je suis prêt à admettre que ma stratégie est,
sous certains aspects, une formule de cette sorte. Mais je hais les
formules toutes faites autant que je les aime. J’ai réalisé depuis ce
temps, qu’au delà de l’inversion, il y avait depuis toujours dans ma
production, d’autres principes formels qui sont opérants: un vocabulaire
musical, des techniques de canons et de fugues. Autrement dit, des structures
canoniques.[30] Cela
semble évident pour l’œuvre au métro McGill.[31] On y constate des inversions et des mouvements
rétrogrades, une augmentation, un changement d’échelles, une harmonie
dans le langage visuel. Jacqueline a saisi ce principe, certes. Mais,
au-delà de celui-ci, je pense que ma façon de structurer le réel est
plus proche d’un langage musical que d’un langage visuel: les motifs
sont répétés; les positions changées; le langage est reconstruit musicalement.
L'art asiatique, les mandalas, la peinture tibétaine, reflètent plus
concrètement cette structure. Ces formes d’art ne sont pas structurées
comme celles de l'art occidental; leur caractère canonique provient
des surimpositions, des inversions, des répétitions et des changements
de points de vue, des poussées temporelles rétrogrades. Ce principe
musical se retrouve dans la fabrication de tissus. Ce qui m’intéresse,
c’est l’impact de l’image et les modifications de points de vue. Patiner
sur l’œil présentait une minuscule ville au milieu d’une forêt.[32]
Je suis un faiseur de labyrinthes...

THE ATLAS OF THE
AFTERLIFE, Hell. 3,70 x 7,70 m. Installation: Centre d'exposition dw
Vieux-Palais, St-Jérôme, Quebec. 2000. Photo: Richard Max
Tremblay
L'ATLAS DE L'AU-DELA, L'Enfer. Média mixtes, 3,70 x 7,70. Installation:
Centre d'exposition du Vieux-Palais, St-Jérôme, Québec.
2000. Photo: Richard Max Tremblay
SF:
Cette structure musicale expliquerait la dite «inversion» dans vos œuvres,
à savoir: les symétries, les jeux de miroir, les échanges entre positions,
ordres, séquences, relations. La structure canonique, ce serait le grand
ensemble dont font partie toutes vos démarches inversives. D’ailleurs,
Fry avait perçu qu’il y avait quelque chose qui ressemblait davantage
au brouillage qu’à l’inversion. Le brouillage dominerait l’ensemble
de vos productions dès lors qu’on met de l’ordre (fictif) dans la chronologie
des performances, des expositions et des textes. La forme canonique
positionne le brouillage autrement. Un labyrinthe se dessine soudain
lorsque la “chronologie réelle” (exposition et publications), côtoie
la “chronologie fictive”, relatée par vous, l’artiste. Le temps est
plié et déployé; les dates occultées ou substituées. Cette démarche
réitérable est visible, entre autres, dans Corpus Cristi, [33]
œuvre ouverte, toujours prête à resurgir, à être repensée, projetée
vers l’avant. Vous voulez chambouler le développement «normal» des choses
et cette subversion structure chacune de vos productions. La tribu des
Nao, dans cette œuvre, présente une “transmutation de valeurs”,
un renversement du regard, de la rationalité. David Heebie, docteur
de l’Université de Pennsylvanie, n’existe pas ni les chaînes de maison
formées par les accumulations d’immondices. Fra Lucio Palaccio Da Lucca,
architecte de cette ville dont on voit une vue aérienne qui s’apparente
au «corps du Christ», n’a jamais vécu non plus. Le Corpus
en question, c’est celui de Fra di Giorgio Martini de Florence...
Sélection Naturelle est, pour sa part, une fantaisie biologique.
Des bestioles de toutes sortes s’y trouvent exposées. Darwin est revisité
par Purdy. Selon moi, on imite plus, ici, qu’on ne montre ou n’inverse…L’Histoire
de la Culture X[34]
est une critique homosexuelle de la psychanalyse. Un psychiatre y perpétue
la conception de l’origine pathologique de l’homosexualité. Progeria
Longeavus[35] est
aussi un bon sujet “invertible” qui narre l’existence d’un héros millénaire
(992-1992). L’Inversion du monde exhibe des symétries ordonnées,
une inversion linguistique et une invention de noms, votre apparition
et votre disparition soudaines dans une cartographie physique et mentale;
une nouvelle poésie géographique. Le cheminement n’est pas linéaire;
les inversions vont du culturel au psychologique en passant par le géographique.
L’esprit de l’œuvre rappelle les premiers travaux du Circuit Sacré.
Le processus en question serait votre manière d’interroger des fondements
soi-disant inébranlables, dans l’angle de cette sagesse orientale qu’on
repère partout dans votre œuvre et pour laquelle la vérité bouge sans
cesse et se meut. Il faut lire, là-dessus, l’article de Fry, qui semble
anticiper la définition de votre structure en canon...
Votre dislexie dans tout ça? Certains relient la myopie
du Titien à sa production floue. Mais cette pathologie ne demeure-t-elle
pas qu’«explicative» (motif parmi d’autres), plutôt que «justificative»
(déterminante) un peu comme le disait Merleau-Ponty à propos des interprétations
psychologiques des toiles de Cézanne? [36]
RP:
J’ai cultivé ma dislexie car je voulais, avant tout, faire les choses
autrement. J’aurais, je pense, développé ces structures quand même.
Ma structuration du visuel est plus près de la musique, comme je l’ai
déjà dit. Jacqueline a perçu que j’ai déployé mes possibilités de perceptions
dislexiques. Mais tout comme j’affirme que le principe d’inversion n’est
qu’une des parties déterminantes de ma production, il en est de même
pour la dislexie. Quelque chose de plus profond peut-être, une structure
fondamentale traversant ma façon d’aborder le visuel, est sous-jacente.
Je pense à ma grande attraction pour l’art asiatique et la peinture
tibétaine. Mes substitutions de perspectives s’apparentent, encore une
fois, aux schématismes musicaux de cet art. Le fameux principe d’inversion
relève davantage du «procédé» que du «processus». Un chapeau de pensée
schématique, musicale, couvre l’ensemble de mes interventions. Pour
vous donner un exemple de cette schématisation, dans la peinture japonaise,
tous les visages sont les mêmes, car on dessine d’après une tradition
plutôt que d’après une personne. Il m’intéresse d’inventer une nouvelle
culture. En quoi consiste une culture «française», au juste? Qu’est-ce
qui fait que plusieurs éléments tiennent ensemble? Que signifie la qualité
«chinois»? Suis-je capable de créer un nouvel éthos, une logique interdisciplinaire?
Chacun de mes projets devient un univers en soi, comporte sa propre
cohérence.

THE ATLAS OF THE
AFTERLIFE, Purgatory. Polyethelyne, scaffolding. 33,0 x 1,50 m. 2000
Installation: Centre d'exposition du Vieux-Palais,
Ste-Jérôme, Quebec. 2000. Photo: Richard Max Tremblay
L'ATLAS DE L'AU-DELÀ, Purgatoire. Polyethelyne, échafaudages.
Installation: Centre d'exposition du Vieux-Palais, St-Jérôme,
Québec. 2000. Photo: Richard Max Tremblay
Procédé et processus
SF:
Vous aimeriez apporter une distinction qui se répercute partout dans
vos préoccupations artistiques et dans votre enseignement…
RP:
C’est la différence entre processus et procédé. Je suis sur une piste
et disons que j’ai besoin de faire une demande de bourses. Mon «pro-jet»,
c’est une lancée vers le futur. Les organismes subventionnaires demandent
à l’artiste d’être clairvoyant. Je travaille vers A et en faisant le
travail, A devient B ou C ou D. Ça me change moi. Toute l’activité de
création a ce double volet. Je commence un processus vague; j’ai des
idées, des rêves. J’imagine le corps de Jésus dans une ville... Le processus
est fini, résolu. Puis vient ensuite le procédé. Si le rêve est
un cadeau, la suite sera bientôt un devoir. Il m’a fallu cinq ans pour
réaliser les meilleures maquettes de Corpus Cristi, pour faire
voir au spectateur la même vision que j’avais eue. N’importe quel medium
ferait l’affaire mais je choisirai le plus efficace. Dans mes cours
en art, je rappelle très souvent cette différence. On mystifie souvent
la création artistique. Quelqu’un dit «je ne sais pas ce que je fais».
«Oui, mais tu ne peux pas toujours être en processus. Tu tournes en
rond, tu doutes. Il faut passer au procédé à un moment donné». Je n’ai
presque jamais de blocages. Si un créateur en a, il est dans le mauvais
chemin. Il faut vaincre ces écueils, sinon, on ne va jamais produire.

PERFORMANCE of Richard
Purdy on Vancouver Island with BORÉAL MULTIMÉDIA,
summer 1996
PERFORMANCE de Richard Purdy sur l'Île de Vancouver, en résidence
avec BORÉAL MULTiMÉDiA. Été 1996
Mes œuvres une fois faites, ont leur propre vie. Je
donne mes idées à gauche et à droite. Ce sont des êtres autonomes. Les
gens sont très anxieux. Si on est habité par un concept, il ne faut
pas en faire l’analyse pendant qu’on est dans le processus.
SF:
J’observe la documentation que vous étalez dans vos expositions. vos
livres, vos performances... Votre recherche est toujours excessivement
étoffée. Vous devez travailler comme un moine.
RP:
Je suis paresseux. C’est une illusion, cette recherche assidue. En ce
qui concerne l’œuvre à la Galerie R 3 (Beaux-Arts)
qui est composée de quatorze tableaux, faits selon des techniques élaborées,
je l’ai produite en un mois, pas en cinq ans. Il suffit d’un apprentissage
du langage, en lisant deux ou trois articles de National Geographic,
des catalogues de tableaux, des traités sur les anciennes techniques
picturales... Ensuite, il faut se faire l’éponge des informations que
l’on gobe. Encore une fois, je ne fais pas de blocages. Je laisse passer
à travers moi. Je suis Richard perdu... Je me métamorphose; je deviens
et je suis, bientôt, un avocat. J’emprunte une attitude, un langage.
Dans La Culture X, plusieurs aspects de moi se sont manifestés.
Je suis un médium, mais aussi un caméléon. Merci Dieu! Dans mon lit,
le soir, lors de la réalisation de Sélection Naturelle, je cherchais
un animal pour le lendemain. J’ai obtenu mon animal! Il est venu à moi.
Ça a passé à travers moi. J’absorbe organiquement. Je ne panique pas
devant les paradoxes. Je peux créer des faits, des notes infrapaginales,
autant que je veux. Je n’ai pas besoin de faire des heures de recherche.
Tu prends une page de dictionnaire et tu images tout le reste du livre.
Richard, perdu autour des stûpas…
SF:
Le 1er novembre 2001, vous avez fait une performance à la Chapelle Historique
du Bon Pasteur à Montréal, à laquelle j’ai assisté.

STÛPA: THE
ENVIRONMENT OF THE VERTICAL HORIZON. In situ performance. Chapelle historique
du Bon-Pasteur, Montreal. 2001
STÛPA: L'ENVIRONNEMENT DE L'HORIZON VERTICAL. Performance in situ.
Chapelle historique du Bon-Pasteur, Montréal. 2001
Celle-ci exploitait le phénomène de la séquence narrative
en relation au visionnement d’une bande vidéo. Elle a eu lieu après
un séjour en Asie, l’automne dernier, durant votre congé sabbatique.
Vous aviez fait, en 1977, un voyage dans ces pays et présenté, à la
même époque, la performance originale du Circuit Sacré. L’événement
du début novembre marquait la fin de la rédaction d’une thèse en Études
et pratiques des arts, à l’UQAM, dont la soutenance suivait de quelques
jours. [37]
J'utilise le texte de votre thèse pour d’expliquer aux
lecteurs qui seraient moins familiers. Il faut dire que le mot stûpa
signifie «tas» ou «pile». L’empilement serait un premier indice de la
présence humaine. D’ailleurs, les éléments du stûpa équivalent ax parties
du corps humain en position de yoga. Vieux de trois millénaires, ce
monument est un massif qui isole les individus (plutôt qu'il ne les
rassemble comme une cathédrale)... De plus, il implique un mouvement
corporel: une triple «circumambulation» rituelle (la pradaksina).
Lorsqu’on pratique ce mouvement, surgit le phénomène de “l’horizon vertical”:
le champ visuel est occulté derrière le dôme; il y a confluence de l’horizon
planétaire et de l’horizon du dôme.
Le fait de dessiner les mandalas dans le sable, à l’instar
de ce que vous avez effectué pendant la performance, rappelle le rituel
lors de la création des stûpas. Les traces éphémères génèrent un espace
sacré, récitant le lien entre le symbole et le corps humain.
Outre le contexte, la table des matières comporte la
description d'une approche particulière, celle des pèlerinages à Guntapalli
et Sanchi en Inde, à Anuradhapura au Sri Lanka, à Borobudur en Indonésie,
à Svayambhunath au Népal, à Aytthay en Thaïlande et à Kinmount au Canada.
La thèse se termine par une réflexion sur l’espace et le temps, les
effets de la pradaksina, le circuit sacré, les actes rituels,
la performance.
L’objectif de la thèse est de «déconstruire la structure
symbolique du stûpa» (p.XXIV). La signification de ce monument oriental
ne peut être démontrée mais «appréhendée», et sa puissance symbolique
actualisée...par la déconstruction des points de vue. Le stûpa “interrelie”,
en outre, tel un monument interdisciplinaire, des éléments scientifiques,
archéologiques, rituels, symboliques, physiologiques, optiques et spirituels.
Je vous laisse parler maintenant. Dites-moi quelle est
la relation entre les stûpas et le Richard que vous êtes, et qui ne
me semble pas du tout perdu…?
RP:
J’avais un grand problème avec le doctorat. Je voulais arriver en trois
ans à le terminer avec le minimum de douleurs. Je voulais aussi choisir
quelque chose en dehors de ma production, sinon j’aurais été obligé
d’analyser mon processus, ce qui ne m’intéressait pas. Si tu choisis
ta production, pour le projet de doctorat, t’es cuit. De nombreux étudiants
échouent dans le nouveau doctorat de l’UQAM, car ils font ce choix.
J’ai donc opté pour un projet de processus, mais avec des aspects multidisciplinaires
comme la performance, la vidéo, l’installation, des médiums divers;
à part la thèse écrite, évidemment.
SF:
Y a-t-il une relation entre le boudhisme et votre intérêt pour les stûpas
(étant donnée votre proximité d’esprit avec l’orientalisme)?
RP:
J’ai toujours été intéressé par la relation entre le corps et le stûpa.
Toute ma vie, j’ai été fasciné par le stûpa. J’ai voulu recréer la performance,
vingt-cinq ans plus tard; récupérer des éléments de cette performance,
ses artefacts. J‘avais auparavant constaté un glissement entre les arts
d’interprétation et les arts de création, en ce qui concerne le piano,
le théâtre, la danse, les arts visuels, la chorégraphie. J’ai voulu
baisser la barrière entre ces deux mondes, celui de l’interprétation
et celui de la création. J’ai pris une performance (une création) et
je l’ai reconstruite (interprétation) d’après mes souvenirs. Après vingt-cinq
ans, tout est différent. J’ai eu l’idée formidable de refaire toutes
les autres. J’aurai bientôt cinquante ans, mais lorsque j’en aurai quatre-vingt,
je pense retourner à ma première œuvre. Lors du prochain cycle de l’URAV,
j’ai l’intention de recréer d’autres œuvres déjà faites. Il faut fondre
l’interprétation et la création, si bien qu’on ne pourra dire si c’est
une création ou une interprétation. Tout était dérivatif dans cette
thèse. C’était une thèse carrée, «académique». Mais à part l’œuvre in
situ, tous les éléments étaient pourtant un recyclage d’autre chose.
Richard se perd, est dérivé, greffé…
SF:
Je vois quelque chose de l’essence de cette fusion entre création et
interprétation dans ce que vous faites avec les artefacts et qui a trait,
fort probablement, à votre fameuse structure canonique…À la différence
que vous interprétez ici des objets déjà là. N'est-ce pas comme la contrefaçon
des objets familiers… Mais parlons de la musique et de Bouddha…
RP:
Pourquoi le stûpa? Je n’ai aucune idée… Comme vous l’avez dit, on empile
un grand tas qui ne bouge pas. Tu peux toujours retrouver ta place si
tu fais une pile quelque part. Lorsque le Bouddha passe, toutes les
montagnes le voient et tous les trous se remplissent. Nirvana ! Il y
a aussi le principe performatif de circumambulation dont il a été question.
Lorsque tu marches autour, --comme c’est d’usage de faire--tu as le
vertige. Tu vois deux horizons...Le premier de mes projets inspirés
par le stûpa est un superbe livre avec la galerie Oboro, avec une installation
en septembre 2003 (précédée d’une résidence durant l'été). Il y aura
une utilisation des puits de lumière, peut-être des tétons qui descendent
du ciel, un figuier qui pousse à l’envers. L’image védique prendra beaucoup
de place. Je prévois aussi une vidéo interactif (streaming event)
avec le Japon. En ce qui concerne le deuxième, cet automne, je me rends
au "St. Norbert Art Center" (SNAC) à Winnipeg ,où je vais
proposer de créer un stûpa sur leur site. Winnipeg est le centre de
l’Amérique du Nord. Le principe est très simple. Il faut être «clairvoyant»
(comme je l’ai dit plus haut) dans les projets. Le système privilégie
le processus. L’artiste est toujours pris avec la matière. Il laisse
ses œuvres dans des entrepôts; il accumule plusieurs éléments de sa
production. Les étudiants à la fin de la session universitaire constatent
tous ces efforts accumulés et considèrent que ce n’est pas vraiment
important. Quatre-vingt pour cent de la production artistique repose
dans des entrepôts ou des ateliers. À Winnipeg, le centre du stûpa sera
construit ou rempli par l’art des anciennes œuvres désaffectées de toute
l’Amérique du nord. Nous allons remplir le trou, --comme lorsqu’on circumambule
le tas. Nous allons louer un camion, faire le tour des écoles d’art,
et même de la Banque d’Œuvres à Ottawa. Il y aura toute une énergie.
Toutes les œuvres seront au même niveau. Les lots de Betty Goodwin côtoieront
ceux des étudiants de l’UQTR. On fera un grand bassin d’eau autour de
ce «monument à la créativité». Lorsque les créateurs auront des bloçages,
ils n’auront qu’à venir faire leur trottinage autour du géant Stûpa,
faire la pradaksina. Ce sera une œuvre de l'art public, --initiée
ou ré-initiée, interprétée-- par les artistes. L’énergie sera extraordinaire.
De plus, selon la tradition indienne, il est prévu qu’on puisse ajouter
des couches d’œuvres désaffectées, même jusqu’à huit. Enfin, une valeur
sera octroyée à ces œuvres entreposées depuis longtemps, «scrappées».
C’est un projet collaboratif de cinq-six ans.
J’aimerais ajouter que le stûpa exige absolument de
bouger. Si on regarde l’horizon vertical sans bouger, on ne peut voir
la signification dynamique entre le corps et le lieu. Le stûpa n’est
nullement un objet de contemplation.
Suis-je boudhiste?

D'KHIL KHOR. Pigments,
gold leaf and barley milk paint, sphere of human earwax.
2,8 cm. in diameter, 1999
D'KHIL KHOR, HOLD moving & Storage. Cire d'Oreille humaine, pigments.
Ø 2,8 cm. 1999
J’hésite à répondre… J’ai horreur d’être catégorisé...
La dimension spirituelle est très importante. Elle donne le sens et
permet d’évacuer l’égo. En ce qui concerne ma relation au bouddhisme,
je ne l’ai pas encore totalement circonscrite. Je suis certain qu’il
y a quelque chose. Il faut que tout ça ait une signification, qu’elle
soit boudhiste, chrétienne, ou indoue, peu importe. Je ne suis pas pratiquant.
Si on me fixe sur le bouddhisme comme à un dogme, je vais tout de suite
vouloir le saccager. Je ne veux pas m’assumer comme un boudhiste. Etre
un artiste, c’est être libre.
Mon projet pour les stûpas est donc en partie stratégique,
en partie «vécu». La spiritualité est certainement présente. Comme je
l’ai dit tout à l’heure, je reçois mes idées comme des cadeaux. Je ne
m’interroge pas sur leur source. Sinon ça va interrompre la ligne téléphonique…
Maintenant j’ai une chose géniale dans la tête et j’en
suis bientôt au procédé. Le pape Jean-Paul II va mourir bientôt. On
dit qu’il parle quarante-cinq langues, mais lorsqu’on l’écoute parler,
celles-ci sont incompréhensibles…[rires...]. Imagine que le pape meurt,
que le prochain pape arrive. C’est un jeune africain progressiste et
scientifique. Il veut régler une question irritante au sein de l’Église
catholique. Il veut montrer la vérité du culte des saints et il fait
un appel général partout dans le monde...Les reliques ou les corps des
saints de tous les temps sont rapatriés à Rome dans des laboratoires
scientifiques. La jambe de Ste-Catherine, par exemple, est retrouvée.
Des anatomistes, des spécialistes des reliques, arrivent des quatre
coins du monde, de l’Espagne, du Mexique. Le pape commence à assembler
les corps. Il ne faut pas qu’il y ait de duplication. Il faut trouver
tous les éléments originaux et appareillés, les doigts de pied, les
clavicules, etc. Je suis en train de manipuler les radiographies en
ce moment. Je mets plein de bijoux sur des os. Je vais assembler des
cas et peut-être sera-t-il possible de reconstituer certains corps dans
la galerie. C’est un projet de cinq ans qui sera, fort probablement,
acheté par le Vatican. La tête de St-Antoine par ici, les couronnes
d’Agnès par là [rires...].
Esthétique
SF:
J’ai dit, au tout début de cette entrevue, que votre préoccupation première
n’était pas «esthétique». Vous avez fabriqué vous-même votre propre
esthétique, votre propre théorie inversive ou «canonique». Je me demandais
si vous aviez quelqu’intérêt envers ce qu’il est convenu d’appeler l’«esthétique
contemporaine», qui est très productive en ce moment, tant pour les
historiens de l'art, que pour les philosophes et les artistes.
RP:
J’ai été obligé de lire au doctorat. Ce que je lis, ce sont des constructions
de réalités. Je suis un lecteur vorace car je ne sais jamais où je vais
trouver un nouveau concept. Pour moi, c’est une matière. Je ne m’insère
pas dans les débats, car c’est trop sérieux. Cependant, je m’intéresse
à Yves Michaud qui tente de déconstruire les institutions muséales.[38]
J’ai un très fort penchant pour la phénoménologie. Je trouve Merleau-Ponty
fascinant ainsi que Didi-Huberman. Husserl est cependant mon préféré
et je l’ai connu à travers le livre de Fred Kersten sur la méthodologie
de la phéno.[39] Sa
description de l'épochè la montre comparable aux techniques bouddhistes.
La phénoménologie est aussi très près du boudhisme, avec ses strates
de réalité et les modalités de leur monstration. Elle veut comprendre
l’essence, le noyau, le phénomène, tandis que les critiques se tiennent
dans un horizon exclusivement intellectuel.
Très jeune, j'ai été jungien.[40] Les textes asiatiques sont difficiles, de même
que la philosophie boudhiste. Généralement, je choisis les livres que
je lis par les couleurs. Un jour, je suis entré à la bibliothèque et
j’ai pris un certain nombre de livres dont la jaquette était jaune.
Ce fut extraordinaire! J’ai vu défiler devant moi :comment construire
les maisons d’oiseau, un ouvrage sur l’hydrogéologie, un autre sur les
jardins, les Carnets de Wittgenstein. Le jour suivant, je suis
retourné et j’ai choisi une autre couleur. Ainsi, on peut constater
beaucoup de polyvalence dans mes lectures.
SF:
Merci beaucoup, Richard, pour cette entrevue.
Je transmets une inspiration présente à mon esprit tout
au long de l’entretien: votre regard «nous ouvre les portes des lieux
habités par la différence».[41]
J’ai cru, à certains moments, qu’elle s’appliquait surtout en sens inverse…
À suivre.
Voir la bibliographie et le curriculum vitæ de Richard
Purdy à l’adresse suivante:
http://www.uqtr.ca/urav/r_purdy2.html
et son projet sur les stûpa:
http://www.uqtr.ca/dessin/stupa.htm
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