Jean-Paul RIOPELLE, L'hommage à Rosa Luxemburg, 1992 (détail)[ * ]

Dumouchel, Daniel. Kant et la genèse de la subjectivité esthétique. Paris: Librairie Philosophique J. Vrin, 1999. 305 pp. ISBN 2-7116-1414-X

Victor Kocay

Cet ouvrage a pour objectif de tracer le développement de la philosophie esthétique de Kant de 1755 jusqu’à la publication en 1790 de la Critique de la faculté de juger. Dumouchel procède sur deux plans. D’une part il s’agit des écrits de Kant lui-même que l’auteur regroupe en deux périodes historiques, à savoir les textes écrits de 1755 à 1769 et les textes composés entre 1769 et 1787. Il consulte ces textes dans un effort pour mettre en valeur les passages et les notions qui se rapprochent de la théorie esthétique de Kant. D’autre part il souligne les ressemblances avec d’autres philosophies d’origine allemande, française et anglo-saxonne. Dans certains cas il offre des comparaisons plus élaborées, comme c’est le cas de Kant et de Baumgarten, comparaison pour laquelle Dumouchel a exprimé un intérêt particulier même avant la publication de cet ouvrage. Cet ouvrage est ainsi le fruit de plusieurs années de travail de la part d’un chercheur de plus en plus connu dans le domaine.

L’ouvrage est divisé en deux parties intitulés respectivement, « les premières tentatives (1755-1769) », et « vers la subjectivité esthétique (1769-1787) ». Il comprend une courte introduction utile qui justifie la démarche de l’auteur, ainsi qu’une bibliographie de 14 pages. Notons d’ailleurs en passant qu’il aurait été préférable que la bibliographie des oeuvres de Kant soit composée d’après la date de publication plutôt que par ordre alphabétique, étant donné surtout la perspective historique de l’ouvrage.

Dans l’ensemble, les recherches de Dumouchel mettent en lumière trois notions importantes pour qui veut saisir « l’esthétique » dans le cours du XVIIIe siècle. Il s’agit d’abord de la notion d’autonomie esthétique. Les critiques voient souvent en Kant le fondateur de l’autonomie de l’expérience esthétique, comme quoi ce serait Kant qui a fait de l’activité esthétique un domaine indépendant des autres branches de la philosophie. D’après Dumouchel, par contre, la notion d’autonomie du champ artistique ne se développe qu’ultérieurement. A son sens, on trouve plutôt formulée chez Kant une notion d’« autonomie subjective », de sorte que la philosophie esthétique se donne pour objet le « sujet esthétique », et cela non pas de façon indépendante, mais en rapport avec la connaissance et la morale.

La deuxième notion importante, ou présupposée par les critiques, est le rapport étroit qui existe entre l’esthétique, ou le goût, et la morale. C’est d’ailleurs sur le plan de la morale que l’influence des philosophes anglais et écossais semble être le plus pronconcée, à ne citer que les noms de Shaftesbury, de Hutcheson, et de Hume. L’esthétique de Kant évolue en fait sur un fond moral. Et la troisième notion importante est celle de téléologie. Au XVIIIe siècle finissant le cadre métaphysique des discussions portant sur la beauté et le goût est manifeste, et est lié dans les idées de Kant, avec le rôle de la nature.

Or, les deux parties de l’ouvrage de Dumouchel se divisent chacune en trois chapitres, également structurés de façon chronologique. Dumouchel délimite ainsi une période « rationaliste » où l’influence de Leibniz est prononcée (1755 à 1763), une période « anthropologique » où les idées morales figurent au coeur des réflexions du philosophe (1764 à 1765), et une période « intermédiaire » où l’idée d’une critique du goût prend forme (1765 à 1769). Dans la deuxième partie de l’ouvrage il s’agit d’une période « psychologique » pendant laquelle Kant s’intéresse à la théorie transcendantale de la subjectivité (1769 à 1772), et d’une période transitoire qui comprend les années 1772 à 1787 (les chapitres 5 et 6 ne s’accompagnent pas de dates), période pendant laquelle Kant rapproche le goût de la faculté de juger. C’est d’ailleurs en 1787, selon Dumouchel, que l’idée est venue à Kant d’introduire l’esthétique dans la philosophie critique, idée qui aboutira à la publication en 1790 de la Critique de la faculté de juger.

L’analyse des premiers écrits de Kant, et notamment de l’Histoire générale de la nature et théorie du ciel, publiée en 1755, révèle que Kant n’avait pas au préalable des idées bien arrêtées sur l’esthétique. En fait, jusque vers 1763 Kant considérait la beauté « comme une qualité objective du monde, étroitement liée à ces autres qualités objectives que sont l’ordre, l’harmonie, la perfection » (Dumouchel, 41). Ce premier texte introduit pourtant la notion d’une esthétique de l’infini qui éclaire l’opposition entre le beau et le sublime. Mais à cette époque il s’agit d’une distinction intellectuelle et non pas esthétique, occasionnée sans doute, d’après Dumouchel, par les découvertes scientifiques de l’époque et par l’atteinte à la vision théologique du savoir que ces découvertes représentaient.

A cette époque Kant subit l’influence de Leibniz et de Baumgarten. Pour les rationalistes comme Leibniz la beauté représente l’unité dans la variété. C’est dire qu’il y a beauté chaque fois que le jugement saisit un rapport harmonique entre des objets. Baumgarten, pour sa part, va développer l’idée de Leibniz, et de Wolff, c’est-à-dire l’idée selon laquelle la beauté est une perception indistincte de la perfection, la perfection étant la concordance du multiple en une chose. Baumgarten voit enfin la beauté non pas comme une sensation confuse de la perfection, mais comme le mode le plus élevé de notre connaissance sensible (59). Kant lui-même reste en ce moment plus près de Leibniz. A son sens, la perfection objective, la perfection subjective, la beauté et le plaisir sont toujours des notions connexes.

Les Remarques (Bemerkungen) de 1764-1765, et les Observations (Beobachtungen) de 1764 font pourtant preuve de l’influence accroissante des philosophes moraux d’Angleterre et d’Ecosse. A cette époque Kant se rallie en effet à la méthode descriptive de la psychologie anglaise. Il écarte le « rationalisme » si manifeste dans ses textes jusque-là, et se donne comme point de départ l’émotion. C’est pendant cette période qu’il s’intéresse véritablement au goût et à la notion de sublime. Il est évident, selon Dumouchel, qu’à cette époque la question du rapport entre la sensibilité et l’intelligible est passée au coeur même des préoccupations du philosophe, bien que, jusqu’en 1769 l’esthétique de Kant ne traite que de la matière de la conscience et non pas de la forme, car le goût repose toujours sur un jugement sensible. Celui-ci consiste en un accord de la faculté de connaître inférieure (la sensiblité) avec la perfection logique de la faculté de connaître supérieure. Sous cet angle l’esthétique de Kant reste une psychologie empirique proche de l’esthétique de Baumgarten.

A partir de 1769 Kant écrit plus sur le goût, ses Réflexions faisant foi, et développe une conception de la subjectivité comme connaissance. La critique du goût fondée sur le sensible se transforme désormais en une théorie du goût explicite sous forme de la Dissertation de 1770, texte capital alors pour le développement de la pensée de Kant. D’après Dumouchel, c’est ici que Kant abandonne la notion anthropologique de la subjectivité pour en aborder une notion transcendantale qui ouvre et sur le monde sensible et sur le monde intelligible. Il distingue maintenant entre l’apparence qui est une représentation provenant du sensible, et l’expérience qui est une connaissance réfléchie, le résultat d’une comparaison des apparences au moyen de l’entendement. L’entendement a ainsi pour fonction d’amener les connaissances au concept, et le concept est appelé empirique s’il découle du sensible et que son objet est le phénomène. Les notions intellectuelles sont appelées des « idées pures » pour les distinguer des concepts abstraits qui ont leur point d’origine dans le sensible. De cette façon Kant renonce définitivement à la théorie de Wolff, théorie qui voulait que le sensible soit identifié à la confusion, et l’intelligible à la connnaissance distincte. Et pour Kant il ne s’agit pas d’une simple différence de degré, mais d’une différence de genèse (141).

Cette différence s’avère capitale pour la philosophie critique de Kant. Se repliant sur les mathématiques et la géométrie, Kant découvre que les phénomènes, à savoir les apparences des choses au moyen de l’intuition, peuvent produire des connaissances vraies. Par ailleurs, les mathématiques peuvent même engendrer des connaissances des phénomènes de façon a priori parce que la forme de la sensiblité peut nous être donnée comme intuition pure, c’est dire vide de toute sensation singulière. Cela veut dire que l’espace et le temps ne sont pas uniquement des qualités ou des quantités d’ordre empirique, mais peuvent exister aussi en une intuition pure, sans contenu empirique, disons comme la strucure fondamentale des objets du monde réel. C’est-à-dire que l’espace et le temps sont dorénavant et forme et intuition. On reconnaît alors dans ces développements de 1769 à 1770 l’ébauche d’une notion clé de la Critique de la raison pure, publiée en 1781.

Eu égard à la beauté elle-même, les théories de Kant vers cette époque posent néanmoins certains problèmes. Kant distingue entre l’agréable qui reste circonscrit de la sphère privée, et le beau qui se fonde sur des conditions universelles de sensibilité. Il s’avère alors difficile de rendre compte de la subjectivité du beau, voire du plaisir qui lui est associé, sans perdre sa qualité universelle, valide pour tout le monde. D’ailleurs, si on attribue au beau une valeur universelle on risque de retomber dans le postulat d’une structure objective du beau. Kant va sortir de l’impasse en fondant la subjectivité sur la validité universelle et en faisant de la forme (l’intuition pure) une subjectivité universelle (152).

Aux années 1770, sous l’influence des philosophes anglais et écossais, Kant cherche à définir les termes relatifs au beau. Ainsi distingue-t-il dans ses notes de conférence, la Logik-Philippi, entre le beau, l’agréable et le bon, et celui-ci se divise en « bon en soi » et « bon pour quelque chose ». Mais la théorie du goût proposée ne permet pas de saisir la dimension de l’oeuvre d’art qu’elle avait pour objectif de fonder. C’est en ce moment, d’après Dumouchel, que Kant revient à Baumgarten et à la notion selon laquelle la beauté consiste dans l’accord avec les lois de la sensibilité. Les distinctions théoriques de Kant se précisent alors. Kant envisage désormais l’objet réel en tant qu’objet, et en même temps dans son rapport avec le sujet. Cette distinction permet de discerner entre la structure et la valeur. Nos connaissances de la structure des choses sont tirées de l’entendement tandis que nos connaissances de la valeur des choses sont tirées de la sensibilité. La valeur d’un objet est ainsi déterminée par le sentiment de plaisir ou de peine qu’il suscite, alors que l’entendement connaît les choses telles qu’elles sont et représente donc l’instrument qui sert à trancher entre le vrai et le faux (171). Dans la Logik-Philippi Kant est donc proche de la formulation définitive de la théorie du goût qu’il élaborera dans la Critique de la faculté de juger. Il met en place l’idée d’une fondation philosophique de l’universalité des jugements non conceptuels que sont les jugements de goût. C’est sur le beau de la déduction des jugements de goût que Kant cherche enfin à élaborer sa théorie esthétique entre 1787 et 1788.

Arrivé ainsi à la première formulation claire de l’esthétique kantienne vers 1769 à 1772, Dumouchel change de stratégie. Jugeant « fastidieuse » une revue exhaustive des changements qui se produisent entre cette période et la publication de la Critique de la faculté de juger, il choisit de présenter plutôt quelques notions clés glanées dans les publications du philosophe provenant de cette période. Il laisse de côté la méthode historique qui se donne le texte comme point de départ, et opte plutôt pour une méthode notionelle. Il dévoile désormais dans les textes de Kant des passages qui touchent de près aux concepts esthétiques de l’ouvrage de 1790. On trouve alors des passages consacrés à diverses notions, telles la perfection, le sublime, le génie, l’art et la nature. A vrai dire c’est aux années 1770 que la faculté de juger tend à apparaître de façon systématique chez Kant, c’est-à-dire comme faculté de connaître supérieure du même niveau que l’entendement et la raison. La fonction de la faculté de juger est d’opérer le passage entre la règle générale et le cas particulier, de connaître l’universel dans le particulier (269). Mais l’intégration de l’esthétique, au sens d’une critique du goût, dans le cadre de la philosophie transcendantale représente tout de même un renversement important dans les pensées de Kant. Il fallait reconnaître, entre autres, que les jugements de goût pouvaient reposer sur des principes a priori. Dumouchel avoue en effet que « peu de choses peuvent être connues avec certitude au sujet de l’intuition originaire de la ‘critique du goût’, qui a permis à Kant de réintégrer l’‘esthétique’ (au sens de la théorie du goût, du beau et de l’art) dans la sphère de la philosophie transcendantale » (261). Et Dumouchel de nous laisser devant ce point d’interrogation, se référant à ses recherches en cours, qu’on attend alors avec impatience.

Or, l’argument de Dumouchel est à la fois subtile et minutieux. Il est fondé sur des connaissances historiques étendues, et est riche en références. Mais on se croit justifié de se poser des questions sur la démarche de l’auteur. D’abord, Dumouchel explique qu’il trace le développement de la philosophie esthétique de Kant, à savoir dans la mesure où ce développement est « enregistré » dans les écrits du philosophe. Il faut pourtant un effort considérable pour se retrouver dans la bibliographie des textes de Kant, et Dumouchel n’offre que peu de commentaires sur l’état des textes, ce qui étonne un peu étant donné l’importance de ces textes pour son entreprise. De plus, l’ouvrage fait plusieurs références aux sources de Kant, et celles-ci reviennent sous la plume de Dumouchel à plusieurs reprises et dans différents contextes, ce qui porte à croire que l’étude des sources n’est pas non plus le véritable but de l’ouvrage. Plutôt, les sources sont évoquées dans leur rapport avec les textes de Kant, et cela aux différentes périodes. Il ne s’agit pas, d’ailleurs, du développement de la philosophie de Kant, philosophie qu’on pourrait ainsi appeler esthétique, mais seulement des idées qui se rapprochent de celles qui se trouvent dans la Critique de la faculté de juger. Cela veut dire que le point d’arrivée de Dumouchel est connu dès le départ, l’auteur s’intéressant aux écrits de Kant qui représentent des versions préliminaires de la théorie esthétique publiée en 1790. L’ouvrage de Dumouchel opère en effet une espèce de téléologie critique, ce qui témoigne peut-être de l’influence de Kant sur l’auteur. Cela veut dire également qu’il ne s’agit ni d’une critique ni d’une interprétation en tant que telle de l’oeuvre de Kant, mais seulement de sa genèse. Les notions développées dans la Critique sont envisagées dans leurs origines et développements. Par conséquent, l’ouvrage de Dumouchel ressemble un peu, surtout aux chapitres 5 et 6, à une concordance des idées et des textes du philosophe.

Quoi qu’il en soit, il faut reconnaître que Kant et la genèse de la subjectivité esthétique est un excellent ouvrage, bien élaboré et riche en recherches, un ouvrage capital pour qui veut saisir enfin les nuances de l’élaboration de la philosophie esthétique du philosophe de Könisberg.


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