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Cet ouvrage a pour objectif
de tracer le développement de la philosophie esthétique de Kant de 1755
jusqu’à la publication en 1790 de la Critique de la faculté de juger.
Dumouchel procède sur deux plans. D’une part il s’agit des écrits de
Kant lui-même que l’auteur regroupe en deux périodes historiques, à
savoir les textes écrits de 1755 à 1769 et les textes composés entre
1769 et 1787. Il consulte ces textes dans un effort pour mettre en valeur
les passages et les notions qui se rapprochent de la théorie esthétique
de Kant. D’autre part il souligne les ressemblances avec d’autres philosophies
d’origine allemande, française et anglo-saxonne. Dans certains cas il
offre des comparaisons plus élaborées, comme c’est le cas de Kant et
de Baumgarten, comparaison pour laquelle Dumouchel a exprimé un intérêt
particulier même avant la publication de cet ouvrage. Cet ouvrage est
ainsi le fruit de plusieurs années de travail de la part d’un chercheur
de plus en plus connu dans le domaine.
L’ouvrage est divisé en deux parties intitulés
respectivement, « les premières tentatives (1755-1769) », et « vers
la subjectivité esthétique (1769-1787) ». Il comprend une courte introduction
utile qui justifie la démarche de l’auteur, ainsi qu’une bibliographie de 14
pages. Notons d’ailleurs en passant qu’il aurait été préférable que la bibliographie
des oeuvres de Kant soit composée d’après la date de publication plutôt que
par ordre alphabétique, étant donné surtout la perspective historique de l’ouvrage.
Dans l’ensemble, les recherches de Dumouchel
mettent en lumière trois notions importantes pour qui veut saisir « l’esthétique »
dans le cours du XVIIIe siècle. Il s’agit d’abord de la notion d’autonomie esthétique.
Les critiques voient souvent en Kant le fondateur de l’autonomie de l’expérience
esthétique, comme quoi ce serait Kant qui a fait de l’activité esthétique un
domaine indépendant des autres branches de la philosophie. D’après Dumouchel,
par contre, la notion d’autonomie du champ artistique ne se développe qu’ultérieurement.
A son sens, on trouve plutôt formulée chez Kant une notion d’« autonomie
subjective », de sorte que la philosophie esthétique se donne pour objet
le « sujet esthétique », et cela non pas de façon indépendante, mais
en rapport avec la connaissance et la morale.
La deuxième notion importante, ou présupposée
par les critiques, est le rapport étroit qui existe entre l’esthétique, ou le
goût, et la morale. C’est d’ailleurs sur le plan de la morale que l’influence
des philosophes anglais et écossais semble être le plus pronconcée, à ne citer
que les noms de Shaftesbury, de Hutcheson, et de Hume. L’esthétique de Kant
évolue en fait sur un fond moral. Et la troisième notion importante est celle
de téléologie. Au XVIIIe siècle finissant le cadre métaphysique des discussions
portant sur la beauté et le goût est manifeste, et est lié dans les idées de
Kant, avec le rôle de la nature.
Or, les deux parties de l’ouvrage de
Dumouchel se divisent chacune en trois chapitres, également structurés de façon
chronologique. Dumouchel délimite ainsi une période « rationaliste »
où l’influence de Leibniz est prononcée (1755 à 1763), une période « anthropologique »
où les idées morales figurent au coeur des réflexions du philosophe (1764 à
1765), et une période « intermédiaire » où l’idée d’une critique du
goût prend forme (1765 à 1769). Dans la deuxième partie de l’ouvrage il s’agit
d’une période « psychologique » pendant laquelle Kant s’intéresse
à la théorie transcendantale de la subjectivité (1769 à 1772), et d’une période
transitoire qui comprend les années 1772 à 1787 (les chapitres 5 et 6 ne s’accompagnent
pas de dates), période pendant laquelle Kant rapproche le goût de la faculté
de juger. C’est d’ailleurs en 1787, selon Dumouchel, que l’idée est venue à
Kant d’introduire l’esthétique dans la philosophie critique, idée qui aboutira
à la publication en 1790 de la Critique de la faculté de juger.
L’analyse des premiers écrits de Kant,
et notamment de l’Histoire générale de la nature et théorie du ciel,
publiée en 1755, révèle que Kant n’avait pas au préalable des idées bien arrêtées
sur l’esthétique. En fait, jusque vers 1763 Kant considérait la beauté « comme
une qualité objective du monde, étroitement liée à ces autres qualités objectives
que sont l’ordre, l’harmonie, la perfection » (Dumouchel, 41). Ce premier
texte introduit pourtant la notion d’une esthétique de l’infini qui éclaire
l’opposition entre le beau et le sublime. Mais à cette époque il s’agit d’une
distinction intellectuelle et non pas esthétique, occasionnée sans doute, d’après
Dumouchel, par les découvertes scientifiques de l’époque et par l’atteinte à
la vision théologique du savoir que ces découvertes représentaient.
A cette époque Kant subit l’influence de Leibniz
et de Baumgarten. Pour les rationalistes comme Leibniz la beauté représente
l’unité dans la variété. C’est dire qu’il y a beauté chaque fois que le jugement
saisit un rapport harmonique entre des objets. Baumgarten, pour sa part, va
développer l’idée de Leibniz, et de Wolff, c’est-à-dire l’idée selon laquelle
la beauté est une perception indistincte de la perfection, la perfection étant
la concordance du multiple en une chose. Baumgarten voit enfin la beauté non
pas comme une sensation confuse de la perfection, mais comme le mode le plus
élevé de notre connaissance sensible (59). Kant lui-même reste en ce moment
plus près de Leibniz. A son sens, la perfection objective, la perfection subjective,
la beauté et le plaisir sont toujours des notions connexes.
Les Remarques (Bemerkungen) de
1764-1765, et les Observations (Beobachtungen) de 1764 font pourtant
preuve de l’influence accroissante des philosophes moraux d’Angleterre et d’Ecosse.
A cette époque Kant se rallie en effet à la méthode descriptive de la psychologie
anglaise. Il écarte le « rationalisme » si manifeste dans ses textes
jusque-là, et se donne comme point de départ l’émotion. C’est pendant cette
période qu’il s’intéresse véritablement au goût et à la notion de sublime. Il
est évident, selon Dumouchel, qu’à cette époque la question du rapport entre
la sensibilité et l’intelligible est passée au coeur même des préoccupations
du philosophe, bien que, jusqu’en 1769 l’esthétique de Kant ne traite que de
la matière de la conscience et non pas de la forme, car le goût repose toujours
sur un jugement sensible. Celui-ci consiste en un accord de la faculté de connaître
inférieure (la sensiblité) avec la perfection logique de la faculté de connaître
supérieure. Sous cet angle l’esthétique de Kant reste une psychologie empirique
proche de l’esthétique de Baumgarten.
A partir de 1769 Kant écrit plus sur
le goût, ses Réflexions faisant foi, et développe une conception de la
subjectivité comme connaissance. La critique du goût fondée sur le sensible
se transforme désormais en une théorie du goût explicite sous forme de la Dissertation
de 1770, texte capital alors pour le développement de la pensée de Kant. D’après
Dumouchel, c’est ici que Kant abandonne la notion anthropologique de la subjectivité
pour en aborder une notion transcendantale qui ouvre et sur le monde sensible
et sur le monde intelligible. Il distingue maintenant entre l’apparence qui
est une représentation provenant du sensible, et l’expérience qui est une connaissance
réfléchie, le résultat d’une comparaison des apparences au moyen de l’entendement.
L’entendement a ainsi pour fonction d’amener les connaissances au concept, et
le concept est appelé empirique s’il découle du sensible et que son objet est
le phénomène. Les notions intellectuelles sont appelées des « idées pures »
pour les distinguer des concepts abstraits qui ont leur point d’origine dans
le sensible. De cette façon Kant renonce définitivement à la théorie de Wolff,
théorie qui voulait que le sensible soit identifié à la confusion, et l’intelligible
à la connnaissance distincte. Et pour Kant il ne s’agit pas d’une simple différence
de degré, mais d’une différence de genèse (141).
Cette différence s’avère capitale pour
la philosophie critique de Kant. Se repliant sur les mathématiques et la géométrie,
Kant découvre que les phénomènes, à savoir les apparences des choses au moyen
de l’intuition, peuvent produire des connaissances vraies. Par ailleurs, les
mathématiques peuvent même engendrer des connaissances des phénomènes de façon
a priori parce que la forme de la sensiblité peut nous être donnée comme
intuition pure, c’est dire vide de toute sensation singulière. Cela veut dire
que l’espace et le temps ne sont pas uniquement des qualités ou des quantités
d’ordre empirique, mais peuvent exister aussi en une intuition pure, sans contenu
empirique, disons comme la strucure fondamentale des objets du monde réel. C’est-à-dire
que l’espace et le temps sont dorénavant et forme et intuition. On reconnaît
alors dans ces développements de 1769 à 1770 l’ébauche d’une notion clé de la
Critique de la raison pure, publiée en 1781.
Eu égard à la beauté elle-même, les
théories de Kant vers cette époque posent néanmoins certains problèmes. Kant
distingue entre l’agréable qui reste circonscrit de la sphère privée, et le
beau qui se fonde sur des conditions universelles de sensibilité. Il s’avère
alors difficile de rendre compte de la subjectivité du beau, voire du plaisir
qui lui est associé, sans perdre sa qualité universelle, valide pour tout le
monde. D’ailleurs, si on attribue au beau une valeur universelle on risque de
retomber dans le postulat d’une structure objective du beau. Kant va sortir
de l’impasse en fondant la subjectivité sur la validité universelle et en faisant
de la forme (l’intuition pure) une subjectivité universelle (152).
Aux années 1770, sous l’influence des
philosophes anglais et écossais, Kant cherche à définir les termes relatifs
au beau. Ainsi distingue-t-il dans ses notes de conférence, la Logik-Philippi,
entre le beau, l’agréable et le bon, et celui-ci se divise en « bon en
soi » et « bon pour quelque chose ». Mais la théorie du goût
proposée ne permet pas de saisir la dimension de l’oeuvre d’art qu’elle avait
pour objectif de fonder. C’est en ce moment, d’après Dumouchel, que Kant revient
à Baumgarten et à la notion selon laquelle la beauté consiste dans l’accord
avec les lois de la sensibilité. Les distinctions théoriques de Kant se précisent
alors. Kant envisage désormais l’objet réel en tant qu’objet, et en même temps
dans son rapport avec le sujet. Cette distinction permet de discerner entre
la structure et la valeur. Nos connaissances de la structure des choses sont
tirées de l’entendement tandis que nos connaissances de la valeur des choses
sont tirées de la sensibilité. La valeur d’un objet est ainsi déterminée par
le sentiment de plaisir ou de peine qu’il suscite, alors que l’entendement connaît
les choses telles qu’elles sont et représente donc l’instrument qui sert à trancher
entre le vrai et le faux (171). Dans la Logik-Philippi Kant est donc
proche de la formulation définitive de la théorie du goût qu’il élaborera dans
la Critique de la faculté de juger. Il met en place l’idée d’une fondation
philosophique de l’universalité des jugements non conceptuels que sont les jugements
de goût. C’est sur le beau de la déduction des jugements de goût que Kant cherche
enfin à élaborer sa théorie esthétique entre 1787 et 1788.
Arrivé ainsi à la première formulation
claire de l’esthétique kantienne vers 1769 à 1772, Dumouchel change de stratégie.
Jugeant « fastidieuse » une revue exhaustive des changements qui se
produisent entre cette période et la publication de la Critique de la faculté
de juger, il choisit de présenter plutôt quelques notions clés glanées dans
les publications du philosophe provenant de cette période. Il laisse de côté
la méthode historique qui se donne le texte comme point de départ, et opte plutôt
pour une méthode notionelle. Il dévoile désormais dans les textes de Kant des
passages qui touchent de près aux concepts esthétiques de l’ouvrage de 1790.
On trouve alors des passages consacrés à diverses notions, telles la perfection,
le sublime, le génie, l’art et la nature. A vrai dire c’est aux années 1770
que la faculté de juger tend à apparaître de façon systématique chez Kant, c’est-à-dire
comme faculté de connaître supérieure du même niveau que l’entendement et la
raison. La fonction de la faculté de juger est d’opérer le passage entre la
règle générale et le cas particulier, de connaître l’universel dans le particulier
(269). Mais l’intégration de l’esthétique, au sens d’une critique du goût, dans
le cadre de la philosophie transcendantale représente tout de même un renversement
important dans les pensées de Kant. Il fallait reconnaître, entre autres, que
les jugements de goût pouvaient reposer sur des principes a priori. Dumouchel
avoue en effet que « peu de choses peuvent être connues avec certitude
au sujet de l’intuition originaire de la ‘critique du goût’, qui a permis à
Kant de réintégrer l’‘esthétique’ (au sens de la théorie du goût, du beau et
de l’art) dans la sphère de la philosophie transcendantale » (261).
Et Dumouchel de nous laisser devant ce point d’interrogation, se référant à
ses recherches en cours, qu’on attend alors avec impatience.
Or, l’argument de Dumouchel est à la
fois subtile et minutieux. Il est fondé sur des connaissances historiques étendues,
et est riche en références. Mais on se croit justifié de se poser des questions
sur la démarche de l’auteur. D’abord, Dumouchel explique qu’il trace le développement
de la philosophie esthétique de Kant, à savoir dans la mesure où ce développement
est « enregistré » dans les écrits du philosophe. Il faut pourtant
un effort considérable pour se retrouver dans la bibliographie des textes de
Kant, et Dumouchel n’offre que peu de commentaires sur l’état des textes, ce
qui étonne un peu étant donné l’importance de ces textes pour son entreprise.
De plus, l’ouvrage fait plusieurs références aux sources de Kant, et celles-ci
reviennent sous la plume de Dumouchel à plusieurs reprises et dans différents
contextes, ce qui porte à croire que l’étude des sources n’est pas non plus
le véritable but de l’ouvrage. Plutôt, les sources sont évoquées dans leur rapport
avec les textes de Kant, et cela aux différentes périodes. Il ne s’agit pas,
d’ailleurs, du développement de la philosophie de Kant, philosophie qu’on pourrait
ainsi appeler esthétique, mais seulement des idées qui se rapprochent de celles
qui se trouvent dans la Critique de la faculté de juger. Cela veut dire
que le point d’arrivée de Dumouchel est connu dès le départ, l’auteur s’intéressant
aux écrits de Kant qui représentent des versions préliminaires de la théorie
esthétique publiée en 1790. L’ouvrage de Dumouchel opère en effet une espèce
de téléologie critique, ce qui témoigne peut-être de l’influence de Kant sur
l’auteur. Cela veut dire également qu’il ne s’agit ni d’une critique ni d’une
interprétation en tant que telle de l’oeuvre de Kant, mais seulement de sa genèse.
Les notions développées dans la Critique sont envisagées dans leurs origines
et développements. Par conséquent, l’ouvrage de Dumouchel ressemble un peu,
surtout aux chapitres 5 et 6, à une concordance des idées et des textes du philosophe.
Quoi qu’il en soit, il faut reconnaître que Kant
et la genèse de la subjectivité esthétique est un excellent ouvrage, bien
élaboré et riche en recherches, un ouvrage capital pour qui veut saisir enfin
les nuances de l’élaboration de la philosophie esthétique du philosophe de Könisberg.
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