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Le livre de Michel Ratté L’expressivité de l’oubli.
Essai sur le sentiment et la forme dans la musique de la modernité
fait partie de ces livres rares longtemps attendus. Il faut saluer le
courage d’une entreprise qui tente une réflexion philosophique sur une
activité généralement ignorée, voire méprisée, comme s’indigne l’auteur
à juste titre, des analyses esthétiques : la musique improvisée.
La rareté de ce livre ne tient pas seulement à son objet d’étude. Elle
est aussi due au fait que cet essai a été écrit par un musicien-philosophe.
Michel Ratté vient du milieu jazzique de Montréal. Cette compétence
lui permet d’aborder la matière musicale dans son intériorité. C’est
dans la pratique à haut niveau du jazz et de la Musique Nouvelle que
Michel Ratté a forgé sa philosophie de la musique. C’est donc dans la
recherche de l’expression de l’acte musical que ce livre a pris forme.
Le livre se divise en trois parties. La première partie pose ce que
l’auteur conçoit comme les linéaments pour une nouvelle théorie de l’art
dans le lien social de la modernité. La seconde partie est composée
de deux chapitres qui forment la transition conceptuelle entre la première
et la troisième partie du livre. La troisième partie s’efforce d’interpréter
l’immanence de la musique à partir du concept central proposé dans l’ouvrage,
à savoir le concept du sentiment de l’oubli, lequel est introduit et
explicité dans la deuxième partie.
Il ne s’agira pas ici de reprendre toute la substance, très dense, et
toutes les circonvolutions et digressions, très nombreuses, du livre
de Michel Ratté. Nous nous contenterons de rendre compte de son organisation
générale et de ses moments les plus saillants. Tout d’abord, nous discuterons
la définition de l’œuvre d’art de la modernité qui se met en place dans
la première partie du livre. Ensuite, nous examinerons le concept du
sentiment de l’oubli proposé par Michel Ratté dans les deuxième et troisième
parties. Nous terminerons enfin par quelques remarques générales.
Si ce livre mérite bien le nom d’essai, c’est bien dans sa première
partie que cela est le plus vrai. Dans cette partie, la plus longue
de l’essai, Michel Ratté, progressivement, construit une définition
de la l’art de la modernité. Selon cette définition, l’œuvre d’art de
la modernité est la symbolisation de l’expressivité protosymbolique
de l’autoaffectivité de soi. Il faut prévenir le lecteur que cette
définition s’inscrit dans le mouvement d’une pensée en développement
et ne doit pas être prise comme une thèse ferme et définitive. Il s’agit
là d’un résultat provisoire plutôt consécutif à des mises à distance
successives qu’à une théorie qui s’affirmerait comme claire et indubitable.
Ici la pensée se cherche encore. Pour cela, elle compare, ose rapprocher
des massifs conceptuels a priori éloignés et même disjoints, pose des
thèses en contournant et en rejetant toute une série de concepts et
de théories de la tradition philosophique.
Dès le début, un philosophe dont la pensée musicale est probablement
la plus développée et la plus importante du XXème siècle est convoqué :
Théodor W. Adorno. En plus de contributions nombreuses et variées faites
à la philosophie de la musique, il faut insister sur le fait qu’Adorno
est à notre connaissance le seul philosophe de la musique qui ait tenté
une réflexion significative sur l’improvisation. Dans toutes les étapes
importantes du livre, ce personnage incontournable lorsqu’il s’agit
de penser la musique sera interrogé pour être confirmé ou réfuté, voire
complété. Nous n’hésiterons pas à dire que dans toute la constellation
philosophique proposée par Ratté, Adorno est l’étoile qui véritablement
ouvre le chemin dans la lecture de ce livre. La présence du fondateur
de la première école de Francfort est si grande qu’elle fait de cet
essai une sorte de dialogue avec lui.
Avant d’adresser ici quelques critiques, nous résumerons d’abord autant
que possible le contenu de la très dense première partie du livre. Comme
point de départ, Michel Ratté a choisi d’interroger les fondements de
la théorie esthétique adornienne telle qu’elle est reprise par Habermas
dans sa théorie critique. Il s’agit alors pour la seconde école de Francfort
de fonder une théorie esthétique qui permette de concilier dans le programme
adornien la dialectique de la raison et la dialectique négative avec
la théorie esthétique. Nous n’allons pas entrer dans ce débat bien connu,
si ce n’est pour dire qu’Habermas reprend l’héritage de la première
école de Francfort en remplaçant la théorie anthropologique critique
d’Adorno par une théorie linguistico-pragmatique. À travers les lectures
d’Albrecht Wellmer et Christoph Menke, de Martin Seel et Rainer Rochlitz,
Ratté propose un résumé des débats subtils et des enjeux consécutifs
à la relecture communicationnelle de la théorie esthétique d’Adorno.
Il en ressort que l’auteur ne semble vraiment pas convaincu des résultats,
des dérives et des modulations théoriques effectuées par les théories
esthétiques posthabermasiennes. Selon lui, et cela semble convaincant,
les tentatives effectuées par le pragmatisme communicationnel de la
seconde école de Francfort ne sont pas suffisantes pour rendre compte
du sens de l’expérience esthétique. Pour l’auteur, une théorie de l’expérience
esthétique acceptable devra, d’une part, réussir à interpréter des expressions
qui dans leur recherche d’accord contiennent la possibilité même de
ne pas réussir à communiquer avec autrui, d’autre part, cette théorie
esthétique devra être articulée avec l’aide d’une philosophie du sujet
qui rende compte de l’irréductibilité du soi.
Pour répondre à ces exigences, Ratté propose une autre alternative à
la voie ouverte par les théoriciens héritiers de la seconde école de
Francfort. C’est à partir de la philosophie esthétique du jeune Lukács,
présentée comme théorie de la communication élargie par rapport à celle
d’Habermas, que Ratté interroge le statut de l’expérience esthétique.
L’auteur met l’accent sur la figure du malentendu par laquelle est exprimée
l’angoisse de l’individu de se trouver enfermé dans sa subjectivité
dans ses communications manquées. À partir de cette figure lukácsienne
une première définition de l’art est proposée : l’art est la
symbolisation irréductiblement singulière de ce que nous sommes
en tant que soi dans nos communications manquées incarnée de manière
séparée. L’introduction de la théorie esthétique du jeune Lukács
sert à s’interroger sur le statut de cette partie de la subjectivité
qui ne se donne pas et résiste à la communication [1] .
Dans le troisième chapitre, la question de l’irréductibilité subjective
est discutée. Nous aurons compris qu’il s’agit de se demander comment
concevoir le statut de soi dans l’intersubjectivité. Un présupposé important
tenu par Ratté dans tout son livre est de penser l’œuvre d’art comme
une forme d’acte communicationnel par lequel se manifeste la subjectivité
dans son irréductibilité. La question revient alors à se demander en
quoi réside cette irréductibilité de soi. Pour répondre à cela, l’auteur
prend comme base la phénoménologie matérielle de Michel Henry, notamment
en ce qui concerne le concept de sentiment. Ratté expose assez longuement
les principes de la phénoménologie matérielle d’Henry. Dans la perspective
henrienne, la thématique du sentiment prend place dans une phénoménologie
de la phénoménalité en opposition à une phénoménologie du phénomène
et de manière générale à toute philosophie de la transcendance et de
l’intentionnalité. L’idée henrienne de sentiment est détachée de toute
représentation et de tout contenu objectif. Selon Michel Henry, le sentiment
est un sentir purement affectif. Dans le sentiment, la subjectivité
est soumise à elle-même. Le sentiment est une expérience de l’auto-affection
de la conscience, et rien d’autre; on ne peut rien contre un sentiment
qui arrive et qui s'impose.
L’introduction de la pensée henrienne dans la réflexion esthétique est
un élément central du livre de Michel Ratté. En plus de penser l’irréductibilité
de l’auto-affectivité de soi, l’insistance avec laquelle est annoncé
le fait que ce soit dans une phénoménologie de l’apparaître et non de
ce qui apparaît que doit être saisie l’œuvre d’art autorise le rejet
des démarches idéalistes (Hegel), transcendantales (Husserl) et objectales
(Adorno) pour comprendre la subjectivité. Nous n’allons pas reprendre
ici tout le détail des discussions avec Hegel, Husserl, Adorno et Ricoeur
présentes dans le livre. Nous indiquerons simplement qu’elles sont décrites
comme reposant toutes à la fois sur le rejet des positions fondées sur
une phénoménologie de l'apparaître, et sur ce qui apparaît à l’auteur
comme oubli philosophique de la dimension pathique de la subjectivité.
La fin de ce long et mouvementé chapitre donne l’occasion à Michel Ratté
d’enrichir sa définition de l’œuvre d’art : L’œuvre d’art est
un protosymbole, c’est-à-dire un symbole de la dimension auto-affective.
Après avoir articulé la phénoménologie de l’auto-affectivité
henrienne au symbole comme dimension intersubjective, Ratté revient
à la question du malentendu communicationnel dans l’œuvre d’art. Le
concept de malentendu est cette fois réinvesti en une discussion sur
l’immanence de l’œuvre d’art en général, et en particulier de la tension
dynamique entre son sens invisible et son expression visible. Le rapport
dynamique entre le sens et son expression dans l’œuvre d’art est interprété
par Michel Ratté comme étant la structure même du protosymbole artistique.
Cette thèse l’amène à compléter une nouvelle fois sa définition de l’œuvre
d’art : L’œuvre d’art est la symbolisation de l’expressivité
protosymbolique de l’auto-affectivité de soi.
Les discussions offertes par Michel Ratté sont nombreuses et riches.
Le résumé rapide que nous venons de faire ne reflète qu’un modeste aspect
du contenu de la première partie de son livre. À partir de la matière
que nous venons de décrire rapidement, nous nous proposons de discuter
quelques points relatifs à la définition proposée par l’auteur dans
ce premier moment de son essai.
La réflexion menée par Michel Ratté dans cette ébauche d’une théorie
de la modernité artistique se fonde sur des sortes de résonances philosophiques.
L’auteur passe ainsi de la théorie de la communication habermasienne
à la théorie de la communication du jeune Lukács. Il passe de la théorie
de la subjectivité présente dans la figure du malentendu à la phénoménologie
matérielle de Michel Henry. Dans ces rencontres, ces rapprochements
et ces mises en relation, une définition de l’œuvre d’art s’ébauche
et émerge du texte. Nous n’hésiterons pas à le dire: dans cette manière
d’emprunter, dans cette manière de brasser des concepts appartenant
à des univers philosophiques étrangers réside l’aspect le plus faible
du livre de Ratté. Nous donnerons quelques exemples de cette méthodologie
douteuse.
Ratté rend compte des problèmes rencontrés par la seconde école de Francfort
pour fonder une théorie esthétique. Plutôt que d'abandonner purement
et simplement cette voie, il propose une théorie habermasienne élargie,
à savoir de déplacer la perspective de recherche sur la base de la théorie
esthétique de Lukács. Mais on doit pouvoir se demander si le concept
de communicabilité propre à Habermas est comparable à celui du jeune
Lukács? La théorie habermasienne de la communication est profondément
ancrée dans une perspective linguistique, tandis que la théorie lukácsienne,
de manière toute nietzschéenne, rejette radicalement tout pouvoir de
communication réelle des mots, des concepts et même de tout signe en
général [2] . Communiquer pour Lukács ne consiste
pas, comme chez Habermas, à saisir l’expression d’une forme intentionnelle.
Être réellement communicant, c’est aller au-delà de la recherche d’une
univocité conceptuelle ou sémantique pour faire saisir à l'interlocuteur
l’intuition d’une qualité pure non verbale du vécu. De toute évidence,
Habermas et Lukács ne parlent pas du tout de la même chose.
Certes, l’idée de communication présuppose la possibilité même de ne
pas réussir à communiquer. Réussir complètement l’échange intersubjectif
est de toute évidence une forme utopique de la rationalité. Cette limite
inhérente à tout acte communicationnel est rencontrée aussi bien par
Habermas, à travers le pathologique, que par Lukács, à travers la figure
du malentendu. Cependant, nous nions fermement que l’univers conceptuel
lukácsien de la communication puisse être inscrit dans une continuité
de la philosophie communicationnelle telle qu’elle est conçue par Habermas.
Par conséquent, nous ne comprenons pas comment peuvent s’articuler la
théorie linguistique pragmatique de la seconde école de Francfort et
la théorie esthétique du jeune Lukács. Ratté présente cette articulation
comme une théorie habermasienne élargie. Qu’est-ce à dire? En effet,
Habermas admet que les formes intentionnelles du locuteur doivent être
prises en un sens si large qu’elles peuvent inclure des expressions
extraverbales, dont des présentations artistiques
[3] . Mais, d’une part, ces énonciations sont des symboles
qui expriment un état intentionnel du locuteur, d’autre part, les symbolisations
extraverbales ne sont qu’une partie des formes signifiantes. Au mieux,
la perspective offerte par Ratté est une théorie habermasienne considérablement
restreinte. Ou alors faudrait-il comprendre qu’il faille accepter de
concevoir un concept de communication habermasien qui cherche sa justification
en dehors de l’intentionnalité du locuteur? Ce serait alors concevoir
le programme habermasien d’une manière bien cavalière.
Après avoir fait émerger le thème de la subjectivité de la figure lukácsienne
du malentendu, Ratté interroge le caractère irréductible de cette subjectivité.
Selon lui, Michel Henry est celui qui a pensé cette irréductibilité
de soi de manière la plus radicale. Ainsi, nous assistons à un nouvel
enrichissement de la réflexion par la création d’une articulation entre
la phénoménologie henrienne de l’autoaffection et le symbole comme dimension
intersubjective. Il nous semble cependant que cette articulation ne
va pas de soi. Tout d’abord, cette articulation paraît aller contre
la nature même du programme henrien. Comme le dit Ratté lui-même à la
page 66 de son livre la conception henrienne de l’affectivité
sacrifie toute transcendantalité, tout l’écart intersubjectif qui rend
possible le symbolique. Dans ce cas, comment réussir à articuler
cette conception avec ce qui relève du symbolique? Comment concevoir
l’intersubjectivité à partir d’une conscience radicalement ipséiste
comme celle qui se trouve dans la phénoménologie de Michel Henry?
Certes, Michel Ratté nous dit que l’œuvre d’art est la symbolisation
des expressions protosymboliques de notre subjectivité autoaffectée.
À la page 67, il nous dit que nos subjectivités sont travaillées par
des symboles perçus (sic) et que ces symboles émergent dans l’écart
intersubjectif. Mais comment ces symboles peuvent-ils émerger puisqu’une
page auparavant il a été dit que la conception henrienne empêche tout
écart intersubjectif rendant possible le symbolique? À la page 68, Ratté
dit : le malentendu dans la communication quotidienne est déjà
un protosymbole qui travaille mutuellement perception et subjectivité
autoaffectée. Nous supposons que dans ce passage l’auteur fait allusion
à la figure du malentendu lukácsien dont il a déjà été beaucoup question
dans le corps du livre. Nous sommes d’accord pour voir dans la figure
du malentendu une certaine irréductibilité due au fait que dans nos
actes de communication l’usage des mots induit un écart entre nos locutions
et leurs réceptions par l’interlocuteur. Une partie de ce que nous avons
à communiquer échappe à ce qui est linguistiquement transmissible. Toute
l’intensité de notre vécu, pour parler dans les termes du jeune Lukács,
n’est pas communicable. Dans cet échec communicationnel nous faisons
l’expérience de notre solipsisme et de notre enfermement subjectif.
La conscience de l’enfermement et l’angoisse qui en résulte sont les
fondements de l’expérience philosophique de la découverte de soi. Nous
nions cependant que le solipsisme lukácsien soit équivalent à l’ipséisme
henrien.
Le solipsisme lukácsien trouve son origine dans des actes communicationnels
qui visent à exprimer des qualités du vécu. Il y a donc un certain contenu
intentionnel à ces actes. Certes, ce qui est perçu par l’interlocuteur
ce sont des mots ou des signes qui ne traduisent pas entièrement l’intention
communicationnelle du locuteur. Cependant, ce qui est manqué dans le
malentendu ne relève pas de la pure ipséité mais bien d’une qualité
intentionnelle d’échange intersubjectif. Le résultat donne une sorte
de dialectique entre ce qui est cru être le contenu communicationnel
et ce qui ne peut pas l’être, à savoir que dans l’expérience de la transmission
du contenu et de l’intensité d’une expérience vécue une qualité pure
ne peut pas être complètement communiquée. Le solipsisme dont parle
Lukács n’a cependant rien à voir avec un complet enfermement. Le sujet
peut communiquer même si l’intensité propre de son expérience est plus
ou moins rendue adéquatement. Le sujet lukácsien n’existe que dans le
lien communautaire. C’est à la fois dans son rapport à autrui et dans
le fait d’expérimenter l’incompatibilité de ses expressions conceptuelles
et de ses intuitions qu’il découvre sa singularité subjective. Cependant,
nous ne pensons pas que dans cette expérience du rapport à autrui il
fasse l’expérience de son autoaffection. Il fait plutôt l’expérience
du fait que le langage ne peut pas transmettre complètement l’intériorité
de son expérience vécue. La figure du malentendu s’inscrit dans une
dialectique entre l’intention du locuteur et sa réception par un interlocuteur.
Chez Michel Henry, il s’agit de tout autre chose. Pour l’auteur de la
Phénoménologie matérielle, l’idée de communauté n’est pas du
tout pensée dans une dialectique communicationnelle. Elle est entièrement
fondée sur une phénoménologie de la subjectivité. Dans la perspective
henrienne, l’essence de la communauté possible est constituée par le
fait pour la subjectivité absolue de s’éprouver elle-même immédiatement
et sans distance; elle n’est rien d’autre qu’un ensemble d’individus
éprouvant leur ipséité.
Comment concilier le raisonnement dialectique avec le raisonnement phénoménologique?
La recherche d’une réponse adéquate à une telle question aurait probablement
pu éviter le sentiment d’amalgame que nous pouvons ressentir à la lecture
de certaines articulations du livre. Nous regrettons que Michel Ratté
n’ait pas été un peu plus prudent avant de mettre en rapport des domaines
conceptuels dont les rapprochements nous paraissent pour les moins délicats.
En résumé, nous doutons que dans la figure du malentendu perception
et subjectivité autoaffectée soient mutuellement travaillées. Il y a
peut-être une nécessité à articuler un rapport entre la phénoménologie
de l’autoaffection et le symbolique comme dimension intersubjective
(p.67), mais encore faut-il réussir à fonder explicitement ce rapport.
Nous n’insisterons pas pour dire qu’il est pour nous évident que le
rapprochement entre la recherche henrienne mettant en évidence l’essence
de la manifestation de soi dans son autoaffection et l’idée habermasienne
d’un locuteur pris dans les manifestations symboliques du lien social
nous semblerait parfaitement incongru. Nous n’accuserons cependant pas
l’auteur d’oser ce pas.
La seconde partie du livre a comme fonction essentielle d’introduire
le concept fondamental du livre : le sentiment de l’oubli. Cette
section commence par la question du sentiment de la musique. Après avoir
exposé et résumé les théories classiques, Michel Ratté expose de manière
assez détaillée la doctrine de Hegel. Selon l’auteur, elle est la première
théorie à avoir rendu compte du contenu formel de la musique. La musique
serait pour Hegel une allégorie de la scission entre intériorité et
extériorité. Ratté met alors l’accent sur le caractère évanescent du
son. La disparition du son serait l’occasion de la représentation du
son disparu dont la non-existence signifie, selon l’auteur, l’impossibilité
pour le sujet de se le représenter. Il apparaît alors une expérience
fondamentale traduite par Ratté en termes henriens. La conscience de
la disparition provoque une sorte particulière d’autoaffection subjective:
le sentiment de l’oubli. Le sentiment de l’oubli est l’autoaffection
de la subjectivité soumise à elle-même dans la conscience de sa difficulté
à se représenter ce qui a disparu. Dans cette soumission, la subjectivité
cherche son contenu perdu dans un repliement sur son intériorité. Il
faut insister sur le fait que l’idée de sentiment est prise dans son
acception henrienne. Le sentiment est une expérience de l’autoaffection
de la conscience. Dans cette expérience radicalement passive, la subjectivité
est assujettie au sentiment. Le sentiment, en tant que manifestation
pure, s’impose à soi.
Le sentiment de l’oubli est l’autoaffection du sujet lui-même dans la
conscience de sa propre perte d’un contenu. Le sentiment de l’oubli
n’a pas d’autre objet que la subjectivité qui se découvre elle-même
dans sa perte de représentation. À proprement parler, le sentiment de
l’oubli ne doit pas être conçu en terme de représentation ou de refoulement.
Le sentiment de l’oubli n’est pas le sentiment de l’oubli de quelque
chose. Le sentiment de l’oubli est une forme de la conscience
autoaffectée. Pour le dire comme Michel Ratté, le sentiment de l’oubli
est un mode de l’immanence absolue de l’autoaffection. Le sentiment
de l’oubli n’a pas de contenu intentionnel. C’est pourquoi il ne doit
pas être conçu comme une forme du refoulement ou en terme de représentation.
L’autoaffection particulière de la subjectivité assujettie à la conscience
de l’impossibilité même de se représenter un contenu extérieur à elle-même
révèle la structure ontologique interne de soi. Ce qui est saisi n’est
pas de l’ordre d’un contenu représentationnel, mais bien ce qui subsiste
de l’acte de représentation, à savoir le renvoi du sujet à lui-même.
Nous trouvons là une transposition de la phénoménologie matérielle de
Michel Henry dans laquelle la phénoménologie de l’apparaître est préférée
à une phénoménologie de ce qui apparaît. Chez Ratté, l’apparaître phénoménologique
henrien devient une manifestation subjective particulière qui est le
mouvement passif de la conscience vers elle-même dans l’appréhension
d’une perte de représentation. Le mouvement interne auquel est soumise
la subjectivité dans la conscience de son impossibilité à se représenter
ce qui est déjà apparu en dehors d’elle-même est un sentiment qui révèle
l’autoaffection de la subjectivité. Cette autoaffection particulière
est appelée par Michel Ratté sentiment de l’oubli.
Dans sa troisième partie, le concept du sentiment de l’oubli permet
à Ratté de tenter une relecture audacieuse d’un bon nombre de questions
esthétiques liées à la philosophie de la musique, particulièrement de
celles héritées d’Adorno et de Bergson. Les concepts de musique informelle,
de durée et de temps, la théorie matérielle des formes d’Adorno, l’idée
d’improvisation, le thème de la mémoire sont repris et réinterprétés
à partir du sentiment de l’oubli. L’idée de base défendue par Ratté
est que le mouvement de la musique est analogue au mouvement de la subjectivité.
Ce qui revient à dire que la musique exprime une manière de se souvenir
et d’oublier. Dans cette perspective, le sentiment de l’oubli serait
le véritable moteur de la forme musicale. Nous proposons de discuter
cette idée en nous demandant ce qui amène Ratté à dire que le mouvement
de la musique est analogue au mouvement interne de la subjectivité.
Nous demanderons ensuite quelle réalité recouvre le concept du sentiment
de l’oubli.
Une thèse forte soutenue par l’auteur pour répondre à la question de
l’analogie entre le mouvement musical et le mouvement interne de la
subjectivité est que la forme musicale est l’expression de la
résistance de la mémoire à ce qui lui reste (p.160). Dans cette
thèse, nous reconnaissons le même mouvement par lequel la subjectivité
est autoaffectée. Comme dans le sujet autoaffecté, le mouvement musical
est décrit en terme de perte. La musique se développe dans la tentative
de résister à ce qui s’oublie. L’expressivité musicale est de l’ordre
du sentiment de la subjectivité autoaffectée. Elle ne serait que l’expression
formelle de la tentative de retenir ce qui s’échappe dans le devenir
temporel. Relativement à cette thèse de l’analogie entre forme musicale
et forme subjective, nous nous permettrons quelques remarques critiques.
Premièrement, cette conception de la forme musicale est surtout adaptée
à la musique purement improvisée, c’est-à-dire à une musique qui idéalement
chercherait sa forme dans l’évanescence sonore la plus complète. Si
l’on veut, une musique purement improvisée serait une musique où la
scission entre intériorité et extériorité serait pleinement réalisée.
Aucun son ne pourrait être retenu dans sa matérialité, même pas dans
la conscience d'un ‘tout-juste-passé’ (das eben Gewesene) husserlien.
Chaque son, chaque séquence sonore poserait un défi pour l’aptitude
représentationnelle du sujet écoutant. Nous pouvons alors nous demander
quel genre de sentiment pourrait être engendré dans la subjectivité
écoutante qui expérimenterait une telle musique, si ce n’est l’embarras
de ne saisir qu’un flux sonore perpétuellement morcelé. Dans ces conditions,
si ce n’est seulement sa propre impuissance à écouter, que pourrait
saisir d’autre l’auditeur ?
Certes, nous venons de présenter la situation improbable d’un auditeur
faisant l’expérience d’une musique totalement évanescente. En réalité,
une telle musique n’existe pas. Par contre, nous pouvons envisager une
musique dont la forme ne serait pas du tout préétablie mais se développerait
dans le temps de son exécution. Cette musique est ce que Ratté appelle
musique réellement improvisée. Dans ce contexte de création musicale
bien particulier, les musiciens improvisateurs sont confrontés à une
mise en forme spontanée de leur musique. En admettant qu’ils ne reprennent
effectivement pas des formes préétablies pour tracer le mouvement de
leur musique, l’implication de la subjectivité des improvisateurs est
essentielle pour saisir le déroulement du flux sonore.
Avoir montré l’immanence de la subjectivité dans la musique improvisée
est à notre sens la vraie contribution du livre de Michel Ratté. Cette
découverte ouvre la voie à l’analyse phénoménologique des formes de
la musique réellement improvisée. Ratté s’insurge avec raison, nous
semble-t-il, contre la projection sur la musique improvisée des catégories
héritées de l’analyse des formes musicales écrites. Or, l’écriture,
quelle soit musicale ou pas, induit une certaine distance entre le créateur
et son l’œuvre. Dans la musique écrite, paradoxalement, l’écriture fixe
ce qui doit dans l’exécution s’extérioriser dans l’évanescence. Les
analyses formelles traditionnelles visent en général à rechercher et
à révéler les formes préétablies ou du moins les éléments de régularité
induits par les modes de fixation impliqués par l'écriture. Cette manière
de faire est de toute évidence inadaptée à saisir l’immanence d’une
musique dont la création spontanée a lieu en temps réel. Dans la musique
réellement improvisée telle qu’elle est conçue par Michel Ratté, la
forme se déploie en fonction des décisions compositionnelles irrévocables
prises par les musiciens improvisateurs; insistons pour dire que selon
l’auteur ces musiciens sont des compositeurs à part entière. Ces décisions
sont conditionnées par leur résistance à ce qui se laisse oublier, à
savoir la forme elle-même prise dans l’évanescence des sons. Le mouvement
de la musique lui-même serait le reflet de ces résistances autoaffectant
les subjectivités en présence dans telle ou telle séquence improvisationnelle.
Ainsi, le mouvement même de la musique subit la manifestation des subjectivités
autoaffectées. C’est en ce sens que l’on peut dire que la musique improvisée
est l’expression du sentiment de l’oubli.
Cette théorie de la manifestation de la subjectivité
comme analogue au mouvement de la musique improvisée nous paraît digne
d’intérêt et ouvre la voie à l’analyse philosophique de la musique improvisée.
Rappelons tout de même que cette voie a déjà été explorée par Adorno
dans son Mahler. Il est vrai cependant qu’Adorno avait alors
pris comme objet d’analyse une œuvre écrite et non pas une œuvre improvisée
au sens où l’entend Michel Ratté, même si Adorno découvre dans la musique
de Mahler une manière d’improviser. Cette manière d’improvisation n’est
cependant qu’une sorte de suspension formelle en œuvre dans l’écriture.
Mais ce qu'Adorno considère comme musique improvisée se trouve aux antipodes
de la conception défendue par Michel Ratté. Très différemment de l'auteur,
Adorno ne pense pas l’improvisation en dehors de l’écriture et d’un
rapport aux formes établies.
Malgré son intérêt évident, la théorie phénoménologique
de l’analogie posée par Ratté n'est pas sans difficultés. Premièrement,
cette théorie assez convaincante pour rendre compte des particularités
de la musique improvisée peut-elle aussi s’appliquer à la musique écrite?
L’auteur prend de toute évidence la musique réellement improvisée comme
paradigme. Il faut signaler que la limitation à ce paradigme ne correspond
pas complètement aux préliminaires énoncés dans l’introduction du livre
où le sentiment de l’oubli était annoncé comme pouvant s’appliquer aussi
bien à la musique écrite qu’improvisée (voir la fin de la page 16).
Malheureusement, les débats proposés par Ratté laissent de côté la musique
écrite au profit de la musique improvisée. Le livre de Michel Ratté
détruit plus qu’il ne construit. Il laisse entendre à divers endroits
que le sentiment de l’oubli est présent dans l’œuvre de la modernité
musicale. Nous voulons bien le croire dans le cas de ce qu’il appelle
musique réellement improvisée, mais qu’en est-il des autres musiques?
Nous regrettons vivement que l’auteur n’ait pas concrétisé sa réflexion
en proposant l’analyse musicale d’une œuvre improvisée et d’une œuvre
écrite.
Cela nous amène à un second point critique : le livre de Michel
Ratté parle-t-il bien de musique et non pas seulement de l’activité
créatrice de l’improvisateur ? Le sentiment de l’oubli est une autoaffection
de la subjectivité. Ce sentiment s’impose comme réponse à la conscience
de la perte de représentation. Mais comment peut-on articuler cette
expérience passionnelle avec une analyse du mouvement même de la musique
? Michel Ratté répondrait peut-être que le mouvement de la musique est
affecté par le sentiment de l’oubli, mais alors peut-on faire autre
chose que rendre compte des modalités de réception phénoménologique
induites par l’audition d’un flux sonore sur la subjectivité ? Le risque
est grand de confondre l’analyse musicale avec la description des méandres
d’une philosophie du sujet. Peut-on parler d’autre chose que de la subjectivité
écoutante? Dit autrement, comment le sentiment de l’oubli peut-il renvoyer
à une forme musicale indépendante du sujet écoutant? Enfin, l’expression
même de l’auteur fait quelquefois défaut pour saisir clairement la réalité
du concept de sentiment de l’oubli. Nous donnerons quelques exemples.
Nous passerons rapidement sur la circularité gênante de formules lourdes
et obscures, assez nombreuses dans le livre, comme la conscience
de l’oubli en tant que livrée à elle-même est un sentiment de l’oubli
pour l’intériorité subjective (pp.100-101). Faut-il seulement comprendre
que dans la perte de la représentation du son la conscience se retrouve
dans un face à face avec elle-même, que ce face à face provoque un mouvement
intérieur de la conscience et que dans ce mouvement la conscience s’autoaffecte
pour se réduire à un pur sentiment, et cela indépendamment de toute
sensation et représentation ?
Dans la plus pure perspective henrienne, Ratté rejette toutes transcendalités,
aussi bien dans les formes que dans l’idée de temporalité, au profit
d’une conception autonome de l’immanence musicale. Cette autonomie exigerait
un rejet de toutes projections de formes préétablies, de toute temporalité
hypostasiée et de toute intentionnalité extérieure au mouvement formel
de la musique. Pourtant nous trouvons des passages comme Si, conceptuellement,
on réussit à se représenter l’idée abstraite de sa disparition, de son
évanescence. En revanche on se donne difficilement une représentation
d’un son quelconque qui disparaît ou a disparu (p.100). Nous ne
sommes pas convaincus de la radicalité de l’expérience sonore dont Michel
Ratté nous parle. Nous ne voyons pas pourquoi un son qui a disparu et
ne se fait plus entendre est difficile à se représenter. D’abord, il
peut être retenu bien après son émission, d’une manière qui peut très
précise. Ensuite, il existe des systèmes d’enregistrement qui vont de
la notation écrite jusqu’à l’emploi de machines électroniques très sophistiquées.
Ensuite, quand un son a disparu pourquoi nous représenterions-nous plutôt
l’idée abstraite de sa disparition que la représentation du son lui-même?
Le contenu de nos représentations perd-il sa matérialité parce que son
objet n’est plus présent? Alors comment ferions-nous pour parler des
choses absentes? A quelle réalité renvoie l’idée abstraite de
la disparition du son? Remarquons, en passant, que s’il y a une
idée abstraite à la disparition, alors la conscience ne se trouve pas
seule avec elle-même lorsque le son a disparu. Enfin, remarquons que
Ratté utilise le mot représenter pour parler de l’évanescence
du son. L’auteur ne veut pas se laisser enfermer dans une phénoménologie
de la perception et pourtant il utilise la terminologie d’une phénoménologie
intentionnaliste classique.
Nous pensons que l’expérience de l’évanescence du son
ne correspond pas exactement au projet du livre. Dans les sections qui
suivent les pages sur l'évanescence du son, Michel Ratté parlera de
l’évanescence de la forme et non pas du son. Croire qu’une forme musicale
est évanescente parce que les sons ne subsistent pas dans le temps présent
est selon nous naïf. Un son en soi n’a aucune signification musicale.
Ce n’est qu’un phénomène physique. Si ce n’était pas le cas, alors n’importe
quelle vibration serait musique. Par contre, ce qui est proprement musical,
c’est d’organiser des sons dans des formes, des structures et des textures
timbriques, motiviques, harmoniques et rythmiques. Que ces textures,
ces structures et ces formes soient évanescentes est un autre problème.
Le musicien est obligé de fabriquer ses œuvres avec des matériaux sonores
intimement liés au temps et à la mémoire; tous les musiciens connaissent
l’angoisse et l’irrévocabilité du temps qui passe, l’impossibilité de
revenir sur ce qui a été fait. L'irrévocabilité et la fugacité dans
lesquelles sont plongés les compositeurs-improvisateurs ne leur permettent
pas d'arranger et de choisir des matériaux avec la distance psychologique
et la capacité de produire une succession d'esquisses comme le font
les compositeurs-écrivains. D'une certaine manière, le compositeur-improvisateur
est son propre interprète. Il doit à la fois concevoir une forme musicale
et avoir la distance de l'interprète pour la jouer. Nous pouvons alors
comprendre que de cette pratique musicale particulière découle une activité
et un engagement psychologique spécifiques que Michel Ratté a le mérite
de mettre en évidence dans ses analyses. Nous persistons cependant à
affirmer que ce qui se laisse oublier dans la musique ce ne sont pas
des sons, mais les relations et les fonctions entre les sons.
Il nous paraît regrettable qu'à aucun endroit de son
livre Ratté n'ait proposé de réfléchir sur les distinctions contenues
dans des mots comme texture, structure et forme.
La création musicale après les années cinquante, que l'on songe par
exemple à la musique spectrale, a beaucoup contribué à la réflexion
sur les notions de forme et de structure. Préciser les réalités musicales
recouvertes par ces termes auraient certainement permis d'éclairer certains
aspects des problèmes discutés par l'auteur. Dans cette perspective,
nous pouvons, d'une part, nous demander si forme et matériau ne font
plus qu'un dans la musique réellement improvisée, d'autre part, il faut
nous interroger sur le rapport entre forme et structure. Michel Ratté
n'évite pas ces questions qu'il traite comme dialectique entre tout
et partie. Dans cette dialectique, il tente de montrer l'immanence du
sentiment de l'oubli. Mais, comme nous l'avons déjà dit, le danger est
grand ici de ne réussir qu'à rendre compte finalement que d'une philosophie
du sujet et non d'une philosophie de la musique. Peut-on ne parler que
de la musique et non du sujet écoutant?
Qu'est-ce qui se donne à entendre dans une musique sans forme préétablie?
Dans une telle musique, le matériau se trouve intriqué dans une transformation
continue engendrée par le procès même du mouvement musical. Ce qui se
donne à entendre est une texture, c'est-à-dire une fusion des structures
et du matériau. L'idée de structure se trouve liée au processus de la
formation de l’œuvre. Dans une musique sans forme préétablie, le sentiment
de totalité et d'indécomposabilité de l’œuvre est dépendant des détails
structuraux qui apparaissent et disparaissent. À l'audition d'une telle
musique, la subjectivité écoutante se trouve alors plongée dans un flux
sonore texturiel structuré mais sans forme.
Le rapport entre la forme et la structure pourrait
être pensé comme un rapport entre globalité et localité. L'idée de structure
est liée au processus de la formation de l'œuvre. Elle doit par conséquent
être traduite comme relation entre des détails et des connexions immanentes
en un temps local. Par contre, l'idée de forme dépend de relations globales
étendues sur la totalité de l’œuvre. Une question s'impose d'emblée:
dans la musique réellement improvisée la structure s'impose-t-elle à
la forme ?
Il nous semble que Michel Ratté n'est pas assez prudent avec ces distinctions.
Les articulations, selon nous peu convaincantes, entre l'idée de l'expérience
de l'évanescence du son et le sentiment de la forme sont des symptômes
de cela. Le rapport tout/partie ne peut être pensé que dans la présupposition
qu'une forme préétablie existe. Or, nous venons de montrer qu'il est
possible d'envisager une musique structurée sans forme. Ce serait une
musique articulée mais dont le sentiment d'indécomposabilité et de totalité
échapperait aussi bien à la subjectivité écoutante qu'agissante.
Malgré les défauts et les limites de ce livre, nous attendons avec impatience
la suite. Il n'a été possible ici de ne donner qu'un mince reflet de
la matière contenue dans ce premier livre de Michel Ratté. Les questions
qu'il soulève touchent à l'analyse musicale et à ses fondements, à des
questions de phénoménologie et de perception, à la cognitivité musicale.
Il faut espérer que la recherche philosophique originale et intellectuellement
indépendante inaugurée par Michel Ratté se poursuive et trouve son mode
d’expression.
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