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Calme bloc ici-bas chu d’un désastre obscur
Mallarmé, Le Tombeau d’Edgar Poe
Perspectives
Vaste et (trop) ambitieuse perspective certainement que de tenter d’interpréter
l’art des jardins d’un point de vue théorique dans l’horizon de son moment contemporain
à partir de la Grèce antique. Moins vaste qu’il n’y paraît cependant et objet
beaucoup plus modeste et limité, quoique complexe, si l’on prend comme point
d’appui la manière dont certains scientifiques pensent les différentes théories
de l’origine du « cosmos » quand ils en dressent le tableau historique.
Xuan Thuan Trinh dit ainsi que le cadre épistémologique des volumes platoniciens
(je souligne) tel qu’il est exposé dans le Timée - depuis le triangle jusqu’à
la sphère parfaite en passant par la pyramide - fut opératoire et suffisant
pour penser la création du monde jusqu’à la fin du XIXème siècle, moment où
ce cadre vole en éclats, laissant place à de multiples théories scientifiques,
depuis la théorie de la relativité jusqu’aux structures dissipatives en passant
par les théories du chaos ou celle des catastrophes, pour nous limiter à la
physique [1] .
Avec deux accentuations historiques spécifiques - le XVIIIe siècle et le tournant
du XIXe siècle -, on peut prendre en considération le même cadre épistémologique
(et la même révolution scientifique) pour l’art des jardins : non seulement
il incarne et met en scène les mythes d’origine de la création du monde, non
seulement il est un lieu métaphorique et poïétique de convergence entre les
arts et les sciences de la nature, de l’optique à la physique, mais aussi, plus
profondément, l’art des jardins peut être défini, sur une part essentielle de
lui-même, comme la mise en volume d’une « représentation » produisant
une mise en forme et une expérience spatiale spécifiques à partir d’une sculpture,
notamment celle du végétal (et donc de la lumière si l’on tient compte du fait
que la racine grecque phu renvoie à la plante, à la croissance et à la
lumière). Comme en physique, la situation contemporaine de l’art des jardins
est le fruit de l’abandon et de l’éclatement du volume platonicien, in
fine la sphère, modèle idéal de la mise en forme sculpturale (et architecturale)
d’un monde, résolution de la mise en forme du vivant et du sensible sous l’ordre,
l’articulation et l’agencement harmonieux, parfaitement réglé, d’une géométrie
abstraite, éternelle et incorruptible [2] . On considérera
donc ici, de manière délibérément assez étroite, l’art des jardins sous l’horizon
du modelage et de la sculpture du vivant (non celui de l’eau ou du rocher même
si ces deux éléments peuvent également être considérés sous cet angle) dans
un sens actif c’est-à-dire poïétique, non au sens de « l’objet » produit,
dans la mesure où celle-ci peut être considéré comme l’un de ses principaux
aspects, tant d’un point de vue biologique et botanique que d’un point de vue
poétique et plastique. Telle est l’hypothèse, simple dans son principe mais
complexe d’un point de vue historique et esthétique dont je donnerai ici une
première esquisse, une sorte de fiction théorique et généalogique jusqu'au tournant
du XIXème siècle.
L’espace
Le cadre classique gréco-romain qui a régné jusqu’au XVIIIème siècle est
déterminé par deux éléments ou instruments théoriques principaux, intimement
reliés entre eux : une théorie des arts fondée sur une interprétation de la
représentation d’abord, autrement dit la mimèsis telle que Platon et
Aristote l’instituent [3] , la problématique de l’ut pictura
poesis ensuite. Cette expression latine, énoncée par Horace dans l’épître
aux Pisons, a été constamment reprise et adoptée au cours des siècles jusqu’aux
études critiques contemporaines, notamment à travers la question de la description
ou ecphrasis, « moment » clé de présentification ou de présentation d’une
œuvre d’art qui la sort de son mutisme supposé en la parlant à sa place. Ce
moment est particulièrement important pour un jardin in situ dans la mesure
où il le légitime comme œuvre d’art mais par procuration en quelque sorte, par
la médiation d’un autre art. Mais que l’on se méprenne pas, et prévenons immédiatement
un possible malentendu sur le statut d’art de l’art des jardins : il
ne s’agit pas de répéter ici « l’erreur » fustigée par un J.-P. Goux
[4] ,
celle de justifier un art qui aurait toujours été mineur, éternellement dans
l’enfance et qui n’aurait jamais accéder à la maturité, par un autre art, toujours
déjà majeur et donc adulte ou plutôt qui le devient dans la mesure où il
en surmonte un autre : peinture, architecture, sculpture, musique, théâtre,
danse, poésie, la liste peut s’allonger - presque - indéfiniment, comme on le
peut voir depuis le XIXème siècle avec la photographie
[5] . Comme il est impossible et vain de faire fi de ces malentendus
qui sont récurrents et qu’il ne s’agit pas non plus de faire fi des différences
entre les arts, il est peut-être plus intéressant et plus judicieux de pousser
le plus loin possible le « paragone » [6] pour
tester le rôle et la place joués par l’art des jardins dans ce qui ressemble
autant à une vaste mosaïque démantelée qu’à une vieille peinture toute craquelée
par le temps.
Plutôt que d’envisager les éléments relativement dispersés dans les dialogues
de Platon, partons d’une petite phrase de la Poétique d’Aristote qui
institue le cadre épistémologique général de la mimèsis, et, dans
le même mouvement, celui de la relation entre les arts, l’ut pictura
poesis, autre manière d’exprimer la question du « paragone ».
Le poète (poiètès), dit Aristote, entendons le poète tragique, est imitateur
du réel (mimètès, « auteur de représentations »), entendons
auteur des re-présentations des actions de la nature humaine, comme le peintre
(zoographos, littéralement l’écrivain du vivant) ou tout autre « artiste
plastique » (eikonopoios, littéralement ‘faiseur d’images’) [7] . Aristote compare donc,
positivement, la fabrication poétique du tragique, la forme par excellence de
l’art par où s’opère la catharsis, au peintre et aux autres faiseurs d’images,
expression générale mise au pluriel qui laisse les différents praticiens et
auteurs de ces images dans l’indéterminé d’une « même » catégorie.
Ce cadre est donc relativement vide et « disponible », y compris dans
la perspective du tragique si l’on considère la mise en intrigue des actions
humaines comme passant nécessairement par les performances incarnées par l’acteur
(et non seulement par le texte). Que « fait » un acteur en effet (et
donc, aussi, un sophiste ou un rhéteur mais non le philosophe) si ce n’est forger
sa voix, sculpter gestes, mimiques et corps de manière à (ap)porter et présenter
sur scène des blocs textuels qui resteraient des blocs précisément, comme morts
et gelés, s’ils n’étaient sculptés par ces « organes », instruments
au service des effets de la présence vivante et « énergétique »
[8] des tropes du discours ? Et de
qui s’agit-il donc exactement quand Aristote parle des faiseurs d’images, ceux
qui ne sont ni poètes ni peintres ? A qui pense-t-il ? Non pas sans doute
tant au sculpteur ou à l’architecte qui produisent des volumes, donc des objets
en trois dimensions, qu’au céramiste ou au potier qui, s’ils produisent des
volumes, furent aussi à l’origine de performances techniques clés de la représentation
picturale en Grèce antique, au moins jusqu’au Vème siècle avant J.C.
[9] Or, il s’agit d’une peinture produite sur une surface
extérieure courbe et lisse, et non pas sur une surface de mur, non lisse et
plane, comme la peinture de chevalet ou les fresques, notamment romaines, si
importantes pour interpréter l’art des jardins et la question du paysage. La
conséquence est que « le chemin des peintres, comme le dit Héraclite, est
droit et courbe » si l’on considère en effet qu’une ligne courbe est une
ligne droite qui revient sur elle-même, à son origine : le peintre qui
trace une ligne droite sur la surface extérieure d’une poterie trace une courbe
et, finalement, potentiellement, un cercle mais invisible en tant que cercle
perçu d’un seul coup d’œil. Mais il y a un gain, majeur : le tracement
de cette courbe circulaire permet de prendre conscience et possession d’un volume,
notamment d’un volume sphérique, ce qui engendre la maîtrise de la sphère et
du cercle considérés par les Grecs comme des formes parfaites et achevées, des
modèles idéaux des formes géométriques qui peuvent résister à toute déformation.
Et il y a un deuxième gain : la nécessité (et la maîtrise) d’un mouvement
du geste ou d’un corps (avant que ce ne soit celui de la forme elle-même) pour
saisir la forme ou la représentation. La conception du temple grec et romain
comme volume en découle. Modèle de l’art architectural pour des siècles et pour
toute la tradition, couplé avec la colonne sculptée, le temple grec est la demeure
du dieu, non celle des hommes recueillis et rassemblés dans un même lieu. Celui-ci
n’est pas destiné à une expérience spatiale et visuelle de l’intériorité, il
est conçu et construit pour constituer l’expérience, spatiale et corporelle,
d’un volume architectural, mais vu et vécu par et depuis une extériorité, dans
le parcours d’une « promenade », d’une déambulation (l’ambulatio
latine), un rituel processionnel [10] . Ne se présentant
pas frontalement mais de trois quarts, avec le profil de ses arêtes, le volume
architectural appelle un mouvement tournant, non une pénétration. Il est fait
et pensé pour qu’un regard et un corps « en fassent le tour » comme
on fait le tour d’une poterie et comme on fera le tour d’une sculpture, une
fois celle-ci détachée du mur et, sinon rendue autonome, du moins engendrant
une spatialité propre, comme l’a bien vu notamment un philosophe comme Alain
qui met explicitement cette perspective en relation avec l’art des jardins [11] . Si faire le tour
du temple est bien un hommage rendu au dieu qui l’habite, ce geste équivaut
aussi, d’une certaine manière, à une prise de possession. Il équivaut à modeler
un monde. Et plus encore. Comme l’a bien remarqué Anton Ehrenzweig : « Un
potier me disait un jour qu’il cherchait à faire des pots dont l’intérieur paraîtrait
plus grand que les pots eux-mêmes. Il rappelait que les cavernes indiennes donnaient
la même impression paradoxale. Dans les cavernes de l’âge de la pierre, les
artistes paléolithiques appliquaient à des passages inaccessibles un traitement
que nous réserverions à des compositions architecturales plus vastes. Il est
probable que la libre dissémination des peintures murales contrecarrait l’impression
claustrophobique engendrée par les cavernes refermées sur elles-mêmes, et donnait
au contraire un sentiment d’extension océanique illimitée. »
[12] Pourquoi évoquer ce texte ? Pour deux raisons principales.
La première est le rapport intime établi entre trois matrices plastiques - poterie,
architecture, peinture -, autrement dit des relations entre différents arts
établies par rapport à un tout qui, s’il les enveloppe, en est aussi le produit.
La seconde porte sur la fabrication d’un espace creux « paradoxal »
puisqu’il s’agit de faire paraître et sentir plus grand un espace clos, étroit
et fermé grâce aux peintures sur les murs d’une paroi intérieure qui « expansent »
cet espace réduit. Cette perspective relève tout à la fois d’une anthropologie
existentielle de l’espace vécu et d’une mise en scène « esthétique ».
Elle est à mettre en relation avec certaines interprétations du sentiment de
« l’homme grec », archaïque et classique, par rapport à l’espace et
plus largement à une perspective anthropologique philosophique générale. L’homme
grec aurait eu une telle conscience et une peur panique de l’espace intérieur
et profond qu’il aurait tout fait pour ne pas laisser apparaître un tel espace
ou plutôt pour ne pas y entrer - si ce n’est de matière mythique - ou en sortir
à tout prix, comme on le voit avec l’allégorie de la caverne. A Rome, par contre,
les temples sont conçus pour être vus et perçus de face, avant d’y pénétrer,
comme dans une grotte ou une crypte
[13] . Au-delà, et pour cette raison, l’architecture romaine
développe un esprit constructeur qui comporte des implications directes sur
la peinture et l’art des jardins, peints et « in situ ». La peinture
sur des surfaces planes et intérieures à un bâtiment a acquis une importance
de plus en plus grande, notamment au cours du Ier siècle av. J.C. C’est ainsi
que dans sa courte mais décisive présentation de l’histoire de la peinture romaine,
Vitruve dit que la scène satyrique - à partir de laquelle se définit en grande
partie la scène « paysagère », l’ars topiaria - se développa
et domina la peinture à partir du moment où de grandes surfaces de mur furent
disponibles, ce qui, remarquons-le, peut faire complètement oublier le mur et
donc l’architecture, sauf s’il est peint en trompe l’œil, ce qui corse singulièrement
les questions de représentation et les rapports entre intérieur et extérieur.
Ce moment d’étalement maximal de la peinture - analogue au « all over »
de l'expressionnisme abstrait - sur une surface plane est crucial. Pourquoi ?
Non seulement parce que cette structure semble bien récurrente en histoire de
l’art, qu’il s’agisse des arts plastiques ou de poétique, mais aussi parce que
tout se passe comme si ce moment d’étalement d’un art le poussait à ses limites
maximales, le faisait atteindre ses propres limites et le provoquait à toucher
un autre art dans lequel il bascule et se transforme. Ajoutons que ce mouvement
étant réversible, le problème est de savoir comment l’on passe d’un art à un
autre, quel est le point de rupture, et quelles sont les modalités d’articulation
ou de passage entre un art et un autre. C’est ce que Deleuze a parfaitement
pointé lorsqu’il parle de l’unité spatiale de l’art baroque qui se déploie à
travers différents arts : peinture, sculpture, architecture, espace urbain
et, ajouterons-nous, jardin et paysage [14] .
La fiction théorique que je cherche ici à construire est donc de dire que
la performance d’un « jardin » in situ fait sortir la peinture de
son « cadre », plus exactement de son support plan, elle la pousse
en quelque sorte à se transporter dans un autre medium, à produire in situ ce
dont le medium plan est justement l’image ou la représentation. Le terme gréco-latin
d’ars topiaria donne ici une précieuse indication. Trois éléments se cristallisent
en effet dans la même expression : d’abord la peinture de paysage proprement
dite - le « topia » - dont l’origine est grecque, le buis taillé géométrique
in situ ensuite, proprement latin, le topiaire, autrement dit un des éléments
de composition d’un jardin qui consiste en la transposition de la surface peinte
en sculpture du vivant, l’art enfin, autrement dit la ou les techniques spécifiques
nécessaires à la maîtrise conjuguée des deux premiers éléments, le paysage
peint et le paysage construit. L’art topiaire désigne ainsi, par métonymie,
l’élément déterminant la conception géométrique d’un ensemble plastique :
en tant que buis taillé, l’art topiaire est l’expression d’un volume platonicien
mais vivant. Dans la mesure où le motif pictural est une scène « naturelle »,
paysagère ou un « jardin », la traduction ou l’incarnation de cette
scène devient un jardin ou une scène paysagère in situ, un espace volumétrique
sculpté. On peut alors ajouter un paradigme dans l’ensemble qui se met en place,
celui de la sculpture.
Du modelage à la statuaire
Le cadre aristotélicien et celui de la culture grecque de l’espace sont
rendus plus signifiants si on le rattache au mythe d’origine de la « sculpture »
ou, plus exactement, du portrait modelé (en grec andriatopoita) tel que
le rapporte Pline l’Ancien aux chapitres 43 et 44 du livre 35 de son Histoire
naturelle : « En voilà assez et plus qu’il n’en faut sur la peinture.
Il serait convenable d’y rattacher ce qui concerne le modelage (plasticen).
En utilisant lui aussi la terre, le potier Butadès de Sicyone découvrit le premier
l’art de modeler des portraits en argile ; cela se passait à Corinthe et il
dut son invention à sa fille, qui était amoureuse d’un jeune homme ; celui-ci
partant pour l’étranger, elle entoura d’une ligne l’ombre de son visage projetée
sur le mur par la lumière d’une lanterne ; son père appliqua de l’argile sur
l’esquisse (typum), en fit un relief qu’il mit à durcir au feu avec le
reste de ses poteries, après l’avoir fait sécher. C’est à cause de lui
que les modeleurs reçurent le nom de plastae ». L’invention
d’un moulage à partir d’un masque de cire, par contre, ne serait pas de Butadès
mais d’un certain Lysistratus, d’où un certain flottement dans le texte sur
l’identité de celui qui invente la sculpture proprement dite : « C’est
encore lui (est-ce Butadès ou Lysistratus ?) qui imagina d’exécuter des
moulages à partir de statues, et le procédé prit une telle extension qu’on n’exécuta
plus aucune figure ou statue sans un modèle en argile. Ce qui indique que la
science du modelage fut plus ancienne que celle de la fusion du bronze » [15] . Laissons en suspens
la réponse à la question de savoir si le moulage précède ou non la sculpture,
question qui fut discutée même si la réponse semble évidente pour une sculpture
cuite. Relevons plutôt que trois (ou quatre) matrices - la peinture, l’architecture
et le modelage/sculpture - sont ici mises en place et surtout en relation les
unes par rapport aux autres dans et ce, par un même dispositif spatial creux
- une sorte de chambre ou de grotte - composé de trois éléments :
une source de lumière, nécessaire à la fabrication et à la perception de l’ombre
projetée, une scène quasi dramatique composée de trois personnages, trois figures
emblématiques (un père, sa fille et l’amant de la fille) ensuite, un mur enfin,
« pièce » maîtresse qui referme l’ensemble du dispositif sur lui-même
puisque sans lui l’ombre projetée du visage aimé de l’amant ne pourrait se tracer
et que, sans lui également, le moulage ne pourrait prendre corps. On remarquera
que, dans ce dispositif tel qu’il est raconté, le résultat, à savoir la statue
proprement dite, qui est l’objet visé par cette fable, n’apparaît pas en tant
que telle mais seulement à travers des substituts, des préambules, le trait
du dessin d’abord et le modelage ensuite. Remarquons également que, jusqu’à
ce point du récit, la relation est duelle, le trajet ne concerne que le couple
d’amoureux qui s’enlace une dernière fois avant le grand départ. Ce n’est qu’à
partir du moment où le père (la loi du père) intervient que le corps « énamouré »
disparaît pour faire place à son effigie, à son masque mortuaire. Les corps
amoureux sont séparés, ils se détachent et se séparent l’un de l’autre, produisant
une « chute », une sorte d’objet transitionnel voyageant entre les
différents acteurs de cette scène, la statue qui naît des mains du potier Butadès
et qui reste hors du dispositif, hors champ. La statue n’est pas seulement le
fruit des mains du potier et de la cuisson, elle est aussi et plutôt le fruit
d’une union quasi incestueuse et sublimée entre le père et sa fille.
Si, comme le montre aussi la célèbre anecdote entre Apelle et Protogène,
le geste pictural ou plutôt le trait décisif est un dépôt qui est le résultat
d’un trajet depuis une présence vivante et pleine projeté vers une trace infime,
originaire des autres arts, le modelage provoque un mouvement inverse, une extraction
depuis une surface (éventuellement peinte si l’on tient compte des divers sens
de la skiagraphia) vers un volume plein (comme le mur) qui donne pesanteur,
volume et matière à cette trace en produisant un double de la présence pleine,
figé dans la quasi éternité de la pierre sculptée. La statue - et la statuaire
- ne prennent corps qu’au bout d’un long processus d’enfantement, en suivant
un cheminement exactement inverse à celui de l’allégorie de la caverne
: une simple lumière d’abord, un corps « vivant et sentant » ensuite
qui intercepte cette lumière, l’ombre de ce corps sur un mur ensuite, le dessin
de contour de cette ombre du corps qui fixe son mouvement et met à plat l’épaisseur
de ce corps pour en faire sinon une « image », du moins une skiagraphia,
une écriture de l’ombre telle que Platon emploie le terme dans l’allégorie de
la caverne [16] , qui reprend corps et volume avec
l’argile d’où naît un creux que viendra remplir la statue du « cher disparu ».
Le trajet pourrait continuer, mais seulement fantasmatiquement, avec cette idée
récurrente d’une statue qui se mettrait à marcher et qui deviendrait vivante.
C’est là que, dans notre fantaisie généalogique, l’art des jardins vient prendre
le relais, non pour court-circuiter le trajet mais pour le déployer à plein
régime.
Du geste pictural à l’art des jardins
Du point de vue des relations entre les trois matrices, même si le début
du texte affirme passer à un autre domaine que la peinture, celle-ci reste première
par rapport au modelage et, plus encore, à l’architecture, réduite ici, de manière
essentielle, à son élément fondateur et quasi abstrait, le mur, non la colonne.
Elle l’est aussi, a fortiori, par rapport à l’art des jardins et du paysage.
La peinture est considérée comme l’art de référence par rapport à un mur
plein, autrement dit l’un des éléments constitutifs de l’architecture (en tout
cas de l’architecturale occidentale) et par rapport à la sculpture comme mise
en forme idéale du corps humain et captation de la présence vive d’un être.
L’architecture comme la sculpture apparaissent comme secondes par rapport à
un premier trait, originaire - celui qui renvoie à la joute d’Apelle et de Protogène
-, un trait qui saisit la trace d’un être aimé, vivant et présent mais qui va
disparaître, comme le dira Baudelaire, par exemple, dans l’ordre du poétique [17] .
Pourquoi la peinture est-elle considérée
comme le premier des arts plastiques et donc comme l’art de référence pour l’ordre
poétique du discours et l’ut pictura poesis alors que, sans une surface
murale, neutre mais accueillante et disponible, le trait pictural ne pourrait
se déposer et que, sans le modelé formé à partir d’une épaisseur « extraite »
et décollée du mur, ce même trait ne pourrait s’incarner dans un volume sculptural ?
Parce que les deux autres arts/mediums ne sont là que pour « servir »
le geste pictural, seul capable de saisir et surtout de fixer, de manière fulgurante,
à la hauteur de l’évanescence de son objet, la trace signifiante d’un être vivant.
S’il n’y avait pas un premier trait de contour, la présence de l’ombre ne serait
qu’événementielle, elle ne ferait que passer, elle serait impermanente et totalement
immatérielle. Sans le dessin et le dépôt d’une trace, il n’y aurait rien, seulement
une surface vide, un espace de non art, un simple mur - certes capable et prêt
à accueillir l’art au sens de la captation d’une présence vive, mais non susceptible
de réduire cette présence à une trace. Le mur seul est sans mémoire, semblable
à la tablette de cire. Et la sculpture est elle-même seconde par rapport à l’architecture
puisque sans le mur, il ne pourrait y avoir modelage. Le trait saisissant l’absence
de l’être aimé détermine le travail du potier, une incarnation et une volumétrie,
une empreinte et la possibilité de sa reproduction à partir d’un premier moule.
Le (vrai) art, l’art véritable, celui qui atteint la vie, consiste à
rejoindre non l’effet réduit à sa plus simple et première expression
de présence mais la présence pleine et idéale par la sculpture, plus
précisément la statuaire, autrement dit un objet en trois dimensions
qui garde vivant en lui, dans son bloc sculpté, la mémoire du corps
vivant et sentant. A l’autre bout de la chaîne (invisible) qui relie
les arts entre eux, c’est donc le « même » écart qui se produit
entre le vivant et l’œuvre de l’art. Cette chaîne et cette épaisseur
sont l’un des lieux de l’histoire de l’art, l’une des métaphores du
lieu de l’art, de son histoire et des relations entre les différents
mediums, bref l’histoire de l’ut pictura poesis, où l’important
n’est pas tant la portée de chacun des arts ou des arts réunis que celle
du « ut », c’est-à-dire l’amplitude et du sens (ontologique)
du « comme ». C’est dans cette perspective et dans ce spectre
(plutôt que dans un « cadre ») que se place l’art des jardins
comme art plastique et tableau vivant in situ. Que « reste »-t-il
en effet comme medium plastique si l’on enlève les trois matrices que
sont la peinture, l’architecture et la sculpture ? D’un point de vue
aristotélicien et nietzschéen, sans doute le creux du site théâtral,
dispositif destiné à la mise en scène du corps actif et interprétatif
de l’acteur sculptant les organes de son appareillage corporel, depuis
le souffle et les mimiques gestuelles jusqu’aux blocs textuels, ce dispositif
conduisant à une « œuvre d’art totale » incluant un rapport
fondamental au dehors de la phusis comme premier élément, « milieu »
de l’apparition de tout phénomène. Et que « reste »-t-il comme
espace et matières plastiques, si, en plus des trois matrices, l’on
enlève aussi le lieu théâtral et le corps de l’acteur que figure
aussi l’être aimé dans le mythe de Butadès ? Sans doute de simples matières
premières comme l’eau, la plante, la lumière, la terre, autrement dit
les différents éléments qui émanent de la phusis et à partir
desquels surgit le cosmos tel que l’ars topiaire et le locus
amoenus le peignent et le décrivent avant qu’ils ne soient traduits,
cosmoplastiquement, in situ. Cette transposition du locus amoenus poétique
en locus amoenus plastique passe par une différence fondamentale entre
l’art grec et l’art romain, une différence qui permet d’interpréter
le statut de l’art des jardins et des paysages non seulement du point
de vue artistique et esthétique mais aussi du point de vue d’une expérience
anthropologique de l’espace.
Si l’on « applique » le modèle
ou le dispositif induit par le mythe de Butadès, les Romains ont modelé un volume
spatial à partir d’un mur peint. Les Romains n’ont pas seulement traduits mimétiquement
un motif naturel dans un espace à trois dimensions, ils ont aussi et d’abord
traduit une surface peinte et plane dans un espace à trois dimensions. On comprend
alors comment l’art des jardins quitte le modèle de la peinture de paysage pour
se rapprocher de la sculpture « avant » de devenir lui-même un art
sculptural (le statut et la position de l’art des jardins dans le cadre de l’ut
pictura poesis, la manière dont un jardin dessiné (et plus tard « conçu »)
et peut se traduire dans un espace plastique à n dimensions (et non pas seulement
à trois dimensions), et l’horizon du jardin comme sculpture du vivant autrement
dit au statut de l’effet de présence de l’élément végétal et la manière dont
cette sculpture entre en relation avec notre propre corps vivant, sentant, en
mouvement. Le modèle institué et fixé par le mythe de Butadès permet donc de
rendre compte de l’art des jardins en tant que medium spécifique.
A partir du moment où il y a création d’un
espace plastique volumétrique explicitement paysager et non plus seulement architectural,
la question qui se pose est celle de savoir comment ce nouvel espace entre dans
la dynamique de la mimèsis et de l’ut pictura poesis et s’il ne
contribue pas à son éclatement, de par la spécificité de son statut. L’une des
questions qui se pose est celle de savoir si l’art topiaire in situ est conçu
comme et en fonction d’une profondeur ou si, au contraire, il combat l’effet
(pervers) de l’illusion de la profondeur, comme le dit Platon de la skiagraphia
comme trompe-l’œil, et si, à travers cette interrogation, il ne s’agit encore
pas d’autre chose. On peut trouver une réponse structurelle, voire structurale,
à cette question qui permet de faire la différence entre l’art des jardins comme
image et donc comme tableau et comme donc picturale ou l’art des jardins comme
sculpture. C’est ici qu’intervient la fiction théorique appelée de mes vœux
au début de cet article. Comme l’a dit Alberti, le premier sans doute qui a
vu cette structure de manière aussi claire, il faut considérer la même différence
entre sculpture par modelage ou par taille, par ajout ou par entaille, les deux
axes qui parcourent et structurent toute l’histoire de cet art plastique en
Occident. On peut, il faut, faire la même différence entre un jardin comme image,
donc comme peinture et un jardin comme volume, donc comme sculpture, l’ars toparia
romain se trouvant dans une position ambiguë et névralgique, modelage d’une
image peinte dans un site qui ne doit pas encore être vu et interprété comme
un espace volumétrique mais plutôt comme une image plate en train de
se faire volume.
Quoiqu’il en soit des différentes réponses données au cours de l’histoire,
le cadre de la mimèsis et de l’ut pictura poesis est opératoire et
engendre une historicité de la relation entre les différentes matrices : il
y a bien imitation et rivalité créatrices entre différents mediums, toute la
visée de l’ars topiaire comme sculpture du vivant étant de rendre, dans son
medium propre, tout à la fois l’effet de la peinture comme trait et l’effet
de la sculpture comme volume. Il ne s’agit pas seulement de rejoindre l’effet
de présence d’un autre art considéré comme référent et par rapport auquel l’art
des jardins est ou serait toujours second, il s’agit de rejoindre l’autre art
dans sa performance poïétique à travers la saisie du vivant, non plus seulement
un être cher, aimé et désiré, non plus un corps humain mais un site, un locus
amoenus, un paysage (également aimé et désiré) vu et conçu comme lieu d’une
« cosmoplastie » et non plus seulement objet d’une contemplation ou
d’un dire poétique. Néologisme inventé par Philon d’Alexandrie dans le De
plantatione pour qualifier le dieu créateur, ce terme constitue, selon nous,
une clé et un enjeu de premier ordre non seulement pour l’art des jardins mais
aussi pour tous les arts plastiques et la fabrique « sculpurale »
d’un monde [18] .
Accomplissement, crise et hédonisme posthistorique
Sur la base et le sol antiques, que retenir de la théorie de la mimèsis
et de l’ut pictura poesis telle que nous l’avons resituée et cela dans
la perspective du tournant du XVIIIème et le moment contemporain de l’art des
jardins ? Prenons les choses par la « fin », c’est-à-dire par
Hegel. D’un point de vue esthétique, dans sa version officielle, le cadre classique
gréco-romain a - apparemment - régné sans partage jusqu’au cœur du XVIIIème
siècle, moment où il connaît un profond ébranlement explicite de ses fondements,
une première crise « définitivement » entérinée par Hegel aussi bien
du point de vue de la mimèsis que du point de vue des relations entre
les arts [19] . Cet entérinement
a été constamment repris en notre siècle sous les deux formules, celle de « la
mort de l’art » parallèle à celle de « la fin de l’histoire »,
dans ce qu’il est convenu d’appeler, d’une expression endémique, la post histoire
engendrant, selon Vilem Flusser, un hédonisme posthistorique profondément ancré
dans une domination de l’entropie, du retour - célébré - à l’informe [20] .
Sans qu’une relation soit explicitement établie entre cet élément esthético-philosophique
et l’art des jardins et du paysage, cet ébranlement se produit au moment même
où cet art est au sommet de sa performance in situ
[21] avant de connaître (ou de « subir ») une profonde
transformation, un véritable tournant, à de multiples niveaux : technique
avec la mécanisation de l’horticulture, politique et urbanistique avec l’institution
du jardin comme espace public, esthétique avec la production de nombreux textes
et traités dans toute l’Europe, pour nous limiter ici à quelques caractéristiques
spécifiques, parmi les plus importantes. Réaliser la performance d’un jardin
comme espace pictural en trois dimensions avait en effet été atteint, dans le
maximum de ses effets et de son efficace esthétique, dans la tradition occidentale,
au XVIIIème siècle, au bout d’une évolution de trois siècles. Mais cela ne pouvait
(et ne peut) se produire que si l’on respectait et croyait à l’opérativité des
codes de l’imitation et de l’ut pictura poesis. De plus, un tel lieu, qui incarne
le cercle et le cycle de la renaissance et des métamorphoses, aussi bien d’un
point de vue symbolique que d’un point de vue matériel, communique et participe
d’une sorte de magie qui opère au « niveau » de croyances profondes
mettant en jeu la création du monde. A partir du moment où ces cadres esthétiques
et épistémologiques sont radicalement contestés et perdus comme cadres de références,
l’art des jardins ne peut que mourir en tant qu’art classique. Une mort exemplaire
(et tragique) puisqu’il meurt au moment même où il atteint son acmè dans les
codes de l’art classique. Incarnant le lieu de l’aura de l’art classique, le
jardin, élargi au paysage au cours du XVIIIème siècle, anticipe et participe
ainsi de la perte d’aura caractéristique de l’art moderne et contemporain. C’est
ce « nœud » que l’art des jardins incarnerait et permet de pointer.
Il peut donc, de ce fait, constituer le référent symbolique, le moment de basculement
de l’art classique dans un autre époque de l’art dans la mesure où il incarne
l’ultime souffle de l’art classique. C’est cela que la position de Hegel énonce,
mais de manière négative, conformément à sa dialectique ascensionnelle, verticale
et finalement profondément platonicienne, puisqu’il exclut explicitement
l’art des jardins comme art du système complet et clôturé des beaux-arts. Il
y a là beaucoup plus qu’une contradiction, il y a une tension maximale qui ne
peut se résoudre dans une dialectique (et une phénoménologie) de l’histoire,
qu’elle soit hégélienne ou marxiste.
Cette tension avait été préparée avec la polémique, homérique et virgilienne,
qui opposa les points de vue de Winckelmann et de Lessing. Celle-ci marque une
scansion fondamentale dans l’interprétation et la portée de la théorie de l’ut
pictura poesis et la théorie de l’imitation. Le nœud du débat ne se cristallise
pas à partir d’un élément pictural ou architectural mais, très précisément,
à partir d’un élément sculptural, l’interprétation du groupe du Laocoon, notamment
le « détail » de la qualité expressive de la bouche ouverte incarnant
le cri de douleur du père étouffé par la force du serpent, détail signifiant
qui constitue le point de départ de la démonstration de Lessing [22] . Ce trou béant est crucial car il
met au cœur de la forme classique la question de la maîtrise des forces déformantes
de l’informe, son surgissement qui est ici une sorte de rugissement silencieux
et absolument pathétique. De la même manière que la situation poïétique antique
de l’art des jardins prenait un autre sens si on la mettait en relation avec
le mythe de Butadès, la polémique entre Winckelmann et Lessing prend une toute
autre dimension, un autre relief, si on la met en relation avec la situation
que connaît l’art des jardins à la même époque, sans que, pour autant, Winkelmann
et Lessing ou même les nombreux auteurs des traités de jardins qui émergent
à l’époque n’en rendent compte. A l’époque, l’un des instruments du dispositif
paysager est le haha, le saut de loup, cette limite rendue invisible en tant
que telle qui a pour effet de créer une continuité et donc une transparence
entre l’espace du dedans et l’espace du dehors en incluant - en captant - la
campagne cultivée dans l’intériorité du lieu de manière à le composer avec ce
« paysage emprunté ». Il ne s’agit pas de composer le jardin (ou le
parc) à l’image d’une nature extérieure choisie parce qu’elle est « belle »
ou d’une campagne ordonnée, abondante, signe de la richesse de son propriétaire,
et qu’il s’agit d’imiter comme cela se trouve précisé dans de très nombreux
traités de la seconde moitié du XVIIIème siècle. Il ne s’agit pas d’un « à
la manière de ». Il s’agit de composer l’espace du dedans en « incluant »
dans le dispositif une scène extérieure, telle quelle, comme un tableau. Il
y a là un jeu, une ruse, un dispositif qui gagne à être comparé à la technique
du « paysage emprunté » japonais, le shakkei, mais avec une
différence clé qui a pour effet de permettre de comprendre l’abîme radical qui
sépare les deux traditions, abîme analogue à la sculpture du végétal dont on
connaît l’étrangeté qu’il a provoqué quand il fut connu et, jusqu’à un certain
point, apprécié des Européens. Quelle est la différence ? Si le haha fait
disparaître les limites (horizontales) du jardin, ce qui donne l’impression
d’une continuité et d’une dilution dans l’espace extérieur, le « shakkei »,
lui, n’apparaît qu’avec des cadres et des limites surajoutées au cadre déjà
existant du jardin, comme le mur qui clôture l’espace. Le mur ne crée pas
seulement une séparation entre une intériorité et un dehors, il crée aussi l’équivalent
d’une surface peinte, un fond à partir duquel ou sur lequel se composent la
mise en place des pierres, des végétaux sculptés (karekami), des mousses,
le jeu de la lumière, etc., bref un ensemble d’éléments choisis et disposés
pour composer un tableau en trois dimensions, mais de manière verticale et plane
plutôt que de manière horizontale et profonde, de type perspectiviste. Un des
exemples historiques les plus célèbres du Japon est le temple d’Ensuji au nord
de Kyoto qui capte la montagne sacrée Hiei. Du fait d’un « sur cadrage »
dû à l’entrelacement des poteaux de l’architecture avec les troncs des arbres
du jardin, la montagne est rapprochée, elle entre littéralement dans le lieu
dont elle achève la composition. En Occident, par contre, de manière idéale,
le franchissement de la clôture est un trou béant, le regard est tout entier
comme aspiré vers le dehors et toute la terre peut être vue comme un jardin
ou le devenir, grâce à la technique. Un nouvel horizon surgit qui ouvre « définitivement »
le monde à son modelage entier, à la manière du domaine d’Arnheim de Edgar Alan
Poe. Purs fantasmes, sans doute, mais agissants, récurrents et profondément
inscrits dans une couche anthropologique et culturelle de la « nature »
humaine telle que la pense l’Occident, que cette image d’un dieu créateur modelant
tout un monde, depuis Ovide jusqu’à Edgar Poe pour le versant poétique et littéraire,
depuis Philon d’Alexandrie ou Posidonius jusqu’à Vico et Marx en passant par
Descartes, pour le versant philosophique, le « danger » étant de « claquemurer
pour ainsi dire tout l’univers », pour suivre le mot, finalement prémonitoire,
du marquis de Girardin [23] , c’est-à-dire de muséifier et de geler
(ou de pétrifier) tout un territoire dans un monde sans histoire(s).
L’éclatement du cadre classique (et du volume
platonicien) lève donc une sorte de refoulement, il dessine une ligne de démarcation
que nous n’avons pas encore évoquée mais qui est fondamentale et (dé)fondatrice
dans la définition des arts dans la tradition occidentale depuis Platon. Cette
ligne (que trace l’art des jardins) ne passe plus entre les arts mineurs et
les arts majeurs ni entre les arts mécaniques et les arts libéraux ni entre
art et artisanat, mais plus profondément, plus radicalement aussi, entre ce
qui est « de l’art » et de ce qui est du « non art ». De
ce point de vue et contrairement à d’autres traditions, symptomatiquement dites
« non » occidentales, donc des cultures définies de manière négative
(même si par ailleurs, ces mêmes cultures avec ses productions sont considérées
comme éminentes, avec le paradoxe d’un Orient producteur, avant l’Occident,
d’un art des jardins et d’une tradition paysagère), cette différence caractérise
pour une large part le moment contemporain dans ses œuvres, rejaillissant ainsi,
sinon sur toute l’histoire de la tradition occidentale, du moins sur une période
de l’art que l’on fait généralement commencer à la Renaissance et que l’on peut
caractériser comme l’institution de l’histoire de l’art bâtie sur le socle théorético-philosophique
et esthétique de l’Antiquité. A partir de ce socle, si les deux critères de
la mimèsis et de l’ut pictura poesis fabriquent des différences,
ce sont toujours des différences entre les arts, non « une »
différence entre l’art et le non art qui est refoulée, sous entendue ou déniée.
C’est ainsi que l’opposition art/nature se tient toujours, depuis Platon, dans
le cadre de la mimèsis où la « nature » est toujours considérée
comme un lieu possible de l’art et non comme un lieu de non art. Dans cette
configuration, la position de l’art des jardins se trouvant tout à la fois à
la limite et au cœur de la différence des arts, rencontre de manière privilégiée
la problématique des œuvres contemporaines qui « nient » l’histoire
de l’art et qui retrouvent, ce faisant, une différence d’avant la différence
des arts entre eux, sans innocence, faut-il le dire, mais plutôt avec
ironie.
Cette situation - dans son moment contemporain - est inscrite comme
un chiffre secret dans le cadre épistémologique et esthétique qui se met en
place à la Renaissance. Ses effets, et plus encore sa lecture, apparaissent
aujourd’hui en pleine lumière dans la manière dont notre époque dessine ses
horizons et temporalités, comme si un plus grand écart et une plus grande profondeur
historique apparaissaient entre deux moments ou « époques » [24] , l’une qui relèverait
de l’histoire et donc de la créativité et de la liberté humaines, l’autre qui
relèverait de la nature, donc de la « non histoire » et des cycles
infiniment recommencés des matières premières qui composent le jardin, le paysage,
une part des arts in situ, la part maudite. Ce grand écart ouvre
aussi un nouvel espace permettant d’interpréter un art comme l’art des jardins
et du paysage dans sa version classique, en amont et, dans le même mouvement,
en aval, dans son versant contemporain. Partons d’une remarque et d’une thèse
de Aloïs Riegl. En témoignant d’un intérêt pour la nature en tant que matière
périssable et imparfaite, l’art de la Renaissance avait pris pour modèle l’art
hellénistique mais il y a, selon Aloïs Riegl, une différence fondamentale d’avec
l’âge classique, il s’agit même d’une totale inversion, d’un retournement ou
d’un véritable tournant. Cette nouvelle attitude éloigne doublement de l’Antiquité
classique et de sa réplique renaissante. Caractérisée par l’idéalisation
de la sculpture et de l’architecture visée de la transcendance et de la spiritualisation
par l’art du divin dans le christianisme, la chair périssable est d’abord niée
et l’on voit apparaître toute l’ambiguïté de la manifestation sensuelle du corps
du Christ. Par ailleurs, il ne s’agit plus d’achever l’informe dans une forme
spirituelle idéale ou un corps idéalisé, autrement dit dans la statuaire ou
le volume architectural mais de laisser être cet inachèvement, le non finito
comme on peut le voir avec les dernières œuvres de Michel-Ange. Il s’agit de
prendre le parti de l’informe et cela à partir d’une nouvelle attitude
mentale qui se développe à partir des sciences naturelles. Cette attitude nouvelle,
c’est la curiosité [25] , celle-ci se traduisant notamment
dans les cabinets du même nom qui ont assumé, comme les jardins, jusqu’au tournant
du XVIIIème siècle, le mariage des deux champs hétérogènes de la nature et de
l’art en exposant et en juxtaposant toutes sortes d’éléments divers, relevant
des différentes « ordres » de la nature [26] . Si la curiosité porte fondamentalement
sur les choses naturelles, elle porte aussi sur les merveilles accomplies par
la technique, conduite par l’idéal (aristotélicien) de l’achèvement (merveilleux)
de l’œuvre de la nature par la nature humaine, à condition que celle-ci possède
et maîtrise tous les arts (au pluriel). L’œuvre « jardin » témoigne
de cet accomplissement de tous les arts. Selon Riegl, le protestantisme, comme
l’Islam, tira une conséquence extrême et radicale de ce double éloignement :
ils déclarèrent tous deux que l’art serait désormais profane et non plus sacré.
Cette formulation ne témoigne pas encore d’une autonomie de l’œuvre d’art ou
d’un élément proprement contemporain - une volonté, paradoxale, de non art,
une « non volonté d’art » -, mais seulement d’un détachement de l’œuvre
de l’art vers le travail de ses propres formes et matières plutôt que vers la
célébration ou l’incarnation du divin ou du sacré. Outre le fait que cette « désacralisation »
correspond à une laïcisation de l’herméneutique, on peut y voir une première
tentative de conquête du caractère autonome de l’œuvre d’art tel que Kant le
formule dans la Critique du jugement où, dans un passage capital, séminal
pour tout le XIXème et le XXème siècles, non pas seulement pour le jardin mais
pour tous les arts, Kant définit la différence entre beauté libre et beauté
adhérente. De ce point de vue, la statuaire est de l’ordre de la beauté utile,
non de la beauté libre, elle reste soumise à un référent et à une finalité,
par exemple une finalité de type social [27] . Au tournant du XIXème
et du XXème siècle, la statuaire connaît une deuxième crise, liée au mouvement
moderne dans les arts, en particulier l’architecture avec la question de l’ornement,
et, de manière plus générale, la question de la modernité. Une nouvelle scène
se met en place, diversifiée et complexe, qui constitue la toile de fond sur
laquelle et à partir de laquelle, peu ou prou, se projettent jusqu’à aujourd’hui
nombre d’éléments, œuvres et réalisations in situ, modernes et contemporains,
réagissant de proche en proche sur l’ensemble de la fabrique du monde et des
lieux. A côté de l’abstraction et de la transparence, de multiples formes et
expressions de l’art moderne et contemporain n’ont cessé de chercher la densité
des matières, leur résistance, voire leur totale, obscure et inquiétante opacité.
Si l’histoire de l’art moderne et contemporain est l’histoire d’une dématérialisation,
elle est aussi l’histoire d’une fascination pour un retour à l’informe et aux
matières premières. Cette double perspective correspond à ce que l’on a pu appeler
l’histoire matérielle et immatérielle de l’art [28] . Deux
éléments principaux, liés entre eux comme pouvaient l’être la mimèsis
et l’ut pictura poesis, sont à envisager. Le premier porte sur le destin
de la sculpture moderne et le second sur le caractère périssable, entropique
et informe de la matière où se rejoignent la « sculpture moderne »
et l’art des jardins et d’où émergent les parcs de sculpture, l’histoire du
land art et aujourd’hui nombre de travaux d’arts dits « in situ ».
A vrai dire, l’expression de « sculpture moderne » est, comme l’a
bien relevé M. Rowell [29] , pléonastique dans
la mesure où, avant le surgissement de la sculpture, c’est à de la statuaire
que l’on a affaire, autrement à une œuvre, une représentation dont le sens se
trouve en dehors de l’œuvre elle-même. La sculpture, par contre, introduit l’autonomie
de la forme et de la matière : elle est devenue autonome et libre de toute attache
ou de tout référent. Employer le terme de sculpture moderne est donc pléonastique
puisque celui de sculpture, à lui seul, permet de rendre compte de l’autonomie
et d’un langage propres, détachés de tout référent. Qu’en est-il alors du destin
de l’art des jardins dans la tradition occidentale dans son moment contemporain si
l’on tient compte des différents éléments que nous avons mis en place, notamment
le fait d’avoir choisi de mettre en rapport l’art des jardins avec le
mythe d’origine de la « sculpture » du potier Butadès. Ce n’était
pas seulement pour donner les conditions d’interprétation minimales du statut
du « jardin » dans l’antiquité romaine, c’était aussi pour préparer
les conditions d’interprétation de la situation telle qu’elle bascule dans la
seconde moitié du XVIIIème européen et telle qu’elle détermine, pour partie,
le tournant de la fin du XIXe siècle et la situation contemporaine : celle
d’un temps qui navigue aujourd’hui entre destruction et « cosmoplastie ».
Pour conclure tout provisoirement cette esquisse, disons que l’exploit de
l’art des jardins est profondément paradoxal. D’un côté, cet art reste tout
à fait classique - au sens le plus général du terme, non dans un sens stylistique
opposé ou complémentaire au baroque par exemple - dans la mesure où il atteint
et réalise la perfection d’un paysage idéal peint avec le vivant, comme on peut
le voir de manière magistrale avec Stourhead par exemple qui reste l’un des
premiers (et derniers ?) sommets atteints du genre. Considéré comme peinture
et sculpture d’un vivant végétal, l’art des jardins se réalise lui-même en tant
qu’œuvre d’art et en tant qu’art majeur puisqu’il traduit et incarne, dans le
medium du végétal, le programme de l’ut pictura poesis et de l’imitation. D’un
autre côté, parallèlement à la prise de conscience dramatique que les civilisations
sont mortelles à travers ces deux événements que sont les fouilles des ruines
de Pompéi et le tremblement de terre de Lisbonne au XVIIIème siècle, ces tableaux
vivants sont périssables et profondément mortels, un jardin (ou un paysage)
in situ n’étant « faits » que de matières naturelles périssables,
au sens littéral et non métaphorique du mot. Mieux, à la différence de l’architecture
ou de tout autre art, ils engendrent ou plutôt ils produisent des déchets, des
scories de toutes sortes. Cette dimension de la pourriture, du déchet, du périssable
est cependant constamment recyclée et métamorphosée, elle peut et doit être
constamment surmontée d’un strict point de vue pragmatique et technologique,
cette dimension étant aussi surmontée et dépassée par une série de stratagèmes
comme lorsque le tableau est figé dans le reflet et le miroir des eaux avant
de s’effacer et de s’enfoncer dans les eaux de l’oubli, l’oubli du retour inéluctable
et catastrophique vers l’informe comme on peut le lire de manière magistrale
dans la chute de la maison Usher à partir de la lézarde fatidique qui zèbre
la façade de la maison. L’idéal de l’art classique est à son sommet mais un
sommet paradoxal, puisqu’il se réalise avec des matières périssables métamorphosées
en tableau vivant, un sommet qui symbolise une victoire conquise in extremis,
de justesse, sur les forces de la mort et de l’entropie. L’une des questions
- dont la réponse restera à jamais dans l’indécidable - est celle de savoir
si ce tableau vivant est une image morte qui cherche désespérément à fixer un
modèle idéal peint dans son moment d’éternelle perfection que le jardin in situ
ne rejoindrait jamais puisqu’il n’est fait « que » de matières périssables
ou si, au contraire, cet art, très exactement placé aux limites des autres
arts, saisit, précisément par la spécificité de son medium, la limite atteinte
par les autres arts parce qu’il travaille la matière même du vivant. Ce qui
rend l’art des jardins si profondément mélancolique et admirable - en tant que
tel, non en tant que style - c’est ce moment d’indécidabilité conduit et main-tenu
entre des matières mortes métamorphosées en art vivant, victoire sur les forces
entropiques, et la défection de toute façon inéluctable engendrée par la mort
et le retour à l’informe, à l’indifférencié.
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