Jean-Paul RIOPELLE, L'hommage à Rosa Luxemburg, 1992 (détail)[ * ] |
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Aux portes du jardin: les arbres Manon Regimbald |
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L’homme
comme l’arbre est un être où des forces confuses viennent se tenir debout. Ô
moi qui aspire à croître
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L’art ne se noue-t-il pas au besoin fondamental d’arborer
notre destinée, la nôtre et celle de notre civilisation? L’expérience
esthétique qui l’incorpore rend accessible la part de notre vie où travaillent
les modalités de notre rapport au monde que l’art des jardins remet
en jeu. En faisant ressortir la dualité de l’esthétique fondée sur
le beau et le sublime, Edmund Burke définit ainsi cette expérience en
fonction des deux manières d’appréhender le monde, l’art tout comme
la nature [1] . Basée au cœur du dualisme des passions,
l’esthétique actualise «le ressort le plus secret de nos destinées» [2] , cheminant entre le plaisir et la douleur. L’esthétique n’est «pas
un art. qui concerne ce qu’il faut faire de l’homme, mais ce que l’homme
doit faire de lui-même», insiste Kant [3] . Les arbres Le monde est la plus grande des plantes. Aux portes du jardin, il y a les arbres. Ils surgissent de part et d’autre. D’un côté, il y a ceux qui grandissent à l’intérieur, bien plantés, jardinés depuis le Paradis, coordonnées, alignés en ville, en rangées, arrangés, administrés dans un monde ordonné, organisé et puis, il y a ceux en montagne qui résistent, de plus en plus menacés par les coupes à blanc, d’un hémisphère à l’autre, du Nord au Sud, ceux qui survivent à l’exploitation impitoyable des grandes forestières. Arbres «sauvages» des bois et de la forêt aux
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formes anarchiques et monstrueuses ou arbres domestiqués des vergers, des allées des jardins, des parcs, leur image récurrente, spécifique combat leur effacement systématique à l’échelle mondiale. L’image des arbres pointe : c’est que l’arbre franchit les millénaires par en arrière, anachronique. Champ et hors-champ du jardin, leur représentation questionne la construction des rapports entre la nature et l’art. La figure tutélaire de l’arbre glisse de l’art des jardins à l’art du paysage où il se poursuit. L’arbre sacré retourne à la plus haute Antiquité, nous apprend Mircea Eliade.[12] Jadis bien avant l’apparition de l’homme sur la terre, l’arbre cosmique traversait les trois mondes, les abysses souterraines, la surface de la terre et les cieux, assurant ainsi leur liaison [13] . «On le retrouve», précise, Jacques Brosse «dans presque toutes les traditions, d’un bout à l’autre de la planète, et l’on peut supposer qu’il existait partout, même là où son image s’est effacée» [14] . Il a grandi «dans les cultures les plus étrangères apparemment les unes aux autres, dans l’Égypte ancienne comme chez les Indiens du Mexique, dans le Bouddhisme comme dans l’Islam» [15] . Axe du monde, pilier central, l’arbre cosmogonique s’étend sur l’ensemble de l’univers, étayant la voûte céleste, préservant les eaux du ciel. Le mythe apparaît «afin d’expliquer la constitution de l’univers et la place que l’homme doit y occuper» [16] . Les jardins s’y rapportent car comme le remarque Michel Baridon, ils «sont liés aux contes qui font rêver l’humanité sur le mystère des origines. Parmi ces mythes, on retrouve dans presque toutes les civilisations celui de la séparation de la terre et du ciel. Et c’est un lien de plus, essentiel, parce que le jardin naît précisément de ce partage» [17] . L’arbre allie tous les éléments : l’eau, la terre, l’air et le feu [18] . Relevons l’inclination de son imagination matérielle, dans les termes de Bachelard [19] . Les images persistent et fluctuent. Tout à la fois spectre de la déforestation et champ de régénération perpétuelle. Gardien de la mémoire. Lieu saint et archaïque. «La végétation devient une hiérophanie dans la mesure où elle signifie autre chose qu’elle-même», démontre Éliade. Selon les Saintes Écritures, c’est au pied de deux arbres que débute l’histoire de l’humanité, l’Arbre de vie et l’arbre de la connaissance du bien et du mal. D’un côté, l’immortalité, de l’autre, la mort. Arbre imaginal avant même d’être hiérophanique. L’image polycéphale riche de signification inconscientes et de contenus irrationnels, survient, casse-tête du temps, devançant le paysage, annonçant le jardin avant de devenir cet interface entre la ville et les champs où il pousse in situ alors qu’on le découpe, in visu : le cadre de l’art les taille. C’est que suivant l’idée d’artialisation (notion de Montaigne détournée par Charles Lalo et reprise par Alain Roger [20] ), la transformation du pays en paysage en Occident découle d’une opération esthétique. Deux voies distinctes y conduisent : d’abord in situ, par l’action directe que l’homme a pratiquée depuis des millénaires sur le corps de la nature en la jardinant, et puis in visu, indirectement, grâce à l’invention de la peinture de paysage en Europe au Xve siècle. Malgré notre accoutumance aux paysages, l’histoire nous rappelle qu’entre le pays et le paysage, il y a toute la construction de l’art. En ce sens, le jardin et le paysage ‑ à titre d’objets culturels, soustraits à la naturalité ‑ se rejoignent, ce dernier désignant «une idéalisation du rapport homme/nature apparentée à celle que le jardin s’emploie à représenter sur son propre mode (c’est-à-dire celui d’une «troisième nature» mise en scène par les moyens de l’Art)» [21] . Autour du jardin, ce lieu planté d’arbres, entouré de haies… Bien avant l’invention du paysage en Occident, l’homme a jardiné le pays. De tout temps, cet art a tranché avec l’environnement naturel d’où la nécessité d’enclore cet espace ce que traduit la racine indo-européenne de jardin ghorto qui signifie clos, clôture. Dans le Chant VIII de l’Odyssée, Ulysse délimite le jardin d’Alkinoos par «quatre arpents entourés de murs». Même les bois sacrés, ces anciens sanctuaires qui préfigurent l’érection des premiers temples qui eux-mêmes furent érigés au milieu des bosquets formaient un espace réservé, un enclos qui protégeait les arbres dédiés aux dieux [22] . Au commencement, le jardin est donc clos, de murs ou de haies. Il s’agit d’un lieu planté d’arbres, écrivait Xenophon avant qu’il ne devienne une plantation divine, ce verger idéal de la Genèse, paradigme du paradis qui en ancien persan signifie enclos, de pairi «autour» et daeza «rempart» avant de se prolonger dans l’hortus conclusus du jardin médiéval. Aussi l’île de Cythère «tout en jardinage planté(e) d’arbres fertiles et odorants», où «il n’y avait roches, montagnes, ni choses qui pût apporter fâcherie à la vue, au corps, ni à l’entendement» était tout entourée «de beaux cyprès … en forme de muraille … tant épaisse qu’on ne peut voir à travers» ; la haie lui servait de clôture; le jardin apparaissait après «une autre clôture … faite d’orangers et de citronniers» [23] . La barrière mythique persiste jusque chez Rousseau pour qui, dans l’Élysée de Julie, «l’épais feuillage qui l’environne ne permet point à l’œil d’y pénétrer…» [24] . Et si l’art des jardins au XVIIIe siècle a semblé proclamer un retour à la nature, ce dernier s’est produit encore sous le mode de l’art. La picturalisation du pays a succédé à l’emprise du géométrisme dans les jardins. L’artialisation demeure fondamentale. Des paradis profanes, aux paradis sacrés de la Genèse, du Coran, le jardin, ce lieu planté d’arbres tout en étant entouré de haies, se situe du côté de l’ordre, de la fertilité et des délices contre l’anarchie de la nature. Son enceinte permet d’échapper apparemment au côté désordonné, chaotique, effrayant de la nature. Ses frontières buissonneuses le protègent contre ces forces extérieures et sauvages. Or de tout temps, les arbres sautent la clôture. Être aux portes du jardin… | ||
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Être aux portes du jardin, c’est en être sur le seuil :
là où s’exposent le dedans et le dehors. Les portes balisent le lieu;
avec elles, nous franchissons un espace trouble oscillant entre les
traditions sylvestres, rurales et urbaines, portées par l’ultime question
de l’être au monde. La porte s’ouvre mystérieusement sur le tréfonds
de la nature, inquiétante et étrangère au bord de ce «jardin imparfait»
dont parlait Montaigne auquel est destiné notre existence humaine
[25] . Sur cette ligne de démarcation, cette muraille verte, les arbres
poussent comme ils migrent ici et là, des deux côtés à la fois. Figures
de passage, images mobiles qui croissent aussi bien à l’intérieur qu’à
l’extérieur du jardin, ils outrepassent leur cadre fermant ou laissant
béant le chaos de la forêt, l’ordre du jardin. Face à nous et derrière
nous, les totems se dressent. Ils nous tiennent à distance. Mais la
porte qui figure l’ouverture nous menace de son battement. Par delà
ce que nous voyons, l’espace se donne et se retire. Il s’ouvre, nous
dévoilant à nous-mêmes, toujours à l’écart. Si loin de la nature et
pourtant si proche, le promeneur qui regarde découvre des passages interdits.
Double Bind. «Je voudrais», dit Lucrèce dans le Dialogue de
l’arbre de Valéry, «te parler du sentiment que j’ai, parfois, d’être
moi-même plante, une plante qui pense mais ne distingue pas ses puissances
diverses, sa forme de ses forces, et son port de son lieu»
[26] . Devant l’objet du regard, nous nous retrouvons comme
face à une autre porte. Dans son jeu d’éloignement et de contiguïté,
le portail visuel montre la gravité de l’image, qui s’approche et s’éloigne,
la gravité de son jeu ambiguë, celle de la schize même qui dédouble
la distance. «Les choses me touchent comme je les touche et me touche :
chair du monde – distincte de ma chair : la double inscription
dehors et dedans», écrivait si justement Merleau-Ponty
[27] . | ||
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L’image auratique de l’arbre provoque le regard comme «réalité dont aucun œil ne se rassasie» [28] donnant à voir ce qui nous regarde grâce à son «pouvoir de lever les yeux» [29] . «En nous regardant», dit Benjamin, «c’est elle qui se rend maîtresse de nous» [30] . Si près et si loin : l’arbre prend racine comme il troue le ciel. Les distances s’éprouvent les unes les autres, en un balayage constant, sous l’autorité d’un lointain proche et distant, en même temps mais éloigné dans sa proximité. Ces images de même nature que celles que Benjamin nomme dialectiques, nous amènent à réfléchir sur l’espace qui se découvre et s’assombrit devant nous, entre la double distance des sens (sôma) et celle des sens (sêma). La mémoire y intervient comme processus et non comme résultat. L’image dialectique enjambe l’horizon du passé, elle réveille, se déplie, fulgurante, et s’ouvre dans ce passage, au bord d’un refoulement et dans la levée du refoulement. Elle va du visible à l’invisible, du sacré au profane, du naturel au surnaturel, de la vie à la mort. Au seuil du jardin : Au seuil du jardin, les innombrables arbres-colonnes de Constantin Brancusi et ceux à la renverse de Robert Smithson arpentent la mémoire dans la chair du présent. Défricheurs, ces deux artistes ont fait osciller l’écart entre l’art et la vie. Brancusi a fait de sa démarche une écosculpture où l’œuvre se lie à son milieu [31] ; Smithson a affranchi l’art de ses cloisons disciplinaires en passant par la dialectique du site (Sight) au non site (Non Sight) [32] ; leurs pratiques respectives qui s’adressent au corps comme à l’œil ont délaissé la mimesis pour relever du processus, de la dynamis, non pas la natura naturata mais bien la natura naturans (la nature comme processus). Chacun à sa façon a ébranlé les frontières entre la figuration et l’abstraction n’ayant crainte de questionner la prédominance de l’une sur l’autre en les emmêlant l’une à l’autre. Smithson écrivait : «l’abstraction est une représentation de la nature dépourvue de «réalisme» et fondée sur une réduction d’ordre mental et conceptuel. On n’échappe pas à la nature par une représentation abstraite; l’abstraction vous rapproche des structures physiquement inscrites dans la nature même. Mais cela ne signifie pas un renouvellement de la confiance en la nature, cela signifie simplement que la cause de l’abstraction n’est pas sacrée. L’abstraction ne peut avoir de validité qu’à condition d’accepter la dialectique de la nature» [33] . Voyons maintenant comment Brancusi et Smithson travaillent, déplacent l’image de l’arbre. CONSTANTIN BRANCUSI | ||
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5. Constantin Brancusi
Colonne sans fin taillée dans un arbre du jardin d’Edward Steichen à Voulangis, 1927 | ||
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Voulangis – 1927. Dans le jardin de son ami photographe
Edward Steichen, Brancusi sculpte une colonne à même l’aubier d’un peuplier [34] . Dans l’espace de trois jours, l’arbre se transforme :
in situ, la colonne est taillée à même la nature. Les premières
photographies de Steichen accentuent l’idée de l’arbre de vie. Au milieu
du jardin, les herbes et les feuillages recouvrent les deux extrémités
de la colonne. En 1927, Steichen doit quitter sa maison. Brancusi prendra
la peine de scier lui-même sa colonne pour la transplanter dans son
atelier. Mais arrêtons-nous un moment face à cette colonne enracinée
dans une importante série initiée dès 1916. C’est que tout l’œuvre du
sculpteur s’y appuie entièrement. Axis mundi. En fait, Brancusi
répétera sans fin cette colonne presque exclusivement sculptée à même
le bois de chêne et de peuplier [35] . Mais comment passer de la colonne à l’arbre? Voyons : tout d’abord,
sachons que la colonne porte l’image de l’arbre auquel elle emprunte
la forme, sa verticalité; avec lui, elle marque les passages entre la
terre et le ciel [36] . Elle les convoque. Brancusi ne s’y trompe pas, il renomme deux Colonnes
sans fin présentées à la Brummer Gallery à New York en 1934 «projet
de colonnes qui, lorsqu’il sera agrandi supportera l’arche du firmament» [37] . Pour accentuer l’infinitude de ces colonnes entièrement formées de
modules rhomboïdales, Brancusi évite de mettre à leur pied ou à leur
faîte des éléments complets; il y place plutôt une moitié d’élément
qui empêche l’objet d’art de se fermer sur lui-même et l’expose en fait
à des prolongements virtuels. Non seulement elles appellent à l’extension
mais à Tirgu Jiu, sa Colonne sans fin grimpera jusqu’à trente
mètres de haut. ROBERT SMITHSON | ||
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L’artiste
authentique ne peut se détourner des contradictions qui peuplent nos
paysages. ![]() 6. Robert Smithson First Upside Down Tree (Premier arbre inversé), 1969 Photographie ou diapositive, 35,5 x 35,5 cm | ||
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Peu de temps avant de réaliser ses fameux Déplacements
de miroirs dans le Yucatan en 1969, Smithson, qui cherche à mieux
saisir la complexité de la dynamique art-nature, plante son Premier
arbre inversé, à Alfred dans le New Jersey et il le photographie.
Pour Smithson qui a longuement interrogé l’idée du site et du non-site,
la photographie appartient à ses deux versants dialectiques, entre le
visible et l’invisible. Sight. Non-Sight. C’est dans cette tension
pascalienne des relations conflictuelles entre le centre et la marge,
la localisation et la dislocation que l’image de l’arbre renversé
nous interpelle, image contre-nature, partagée entre son installation
éphémère désormais in absentia et la photographie qui nous la
rend étrangement in præsentia. 1969, c’est l’année des grandes
réflexions chez Smithson qui transplante, à qui mieux mieux, moult miroirs
au cours de ses pérégrinations. Attiré par les ruines post-industrielles,
il intervient temporairement dans des mines désaffectées, dans des carrières
abandonnées. Le plus souvent, ses œuvres demeurent éminemment éphémères
et transitoires. Si près, si loin… ? | ||
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Car
nous ne sommes que l’écorce et la feuille ![]() 7. Andy Goldsworthy Feuilles déchirées en deux collées au sol avec de la boue formant une faille, Glasgow green, 2 novembre 1986 | ||
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Éclairant la face toujours cachée de l’arbre, son hétérogénéité :
«l’ambiguïté est l’image visible de la dialectique» [49] . Face à la peur d’emprunter ces «chemins
qui ne mènent nulle part», pour le dire comme Heidegger, chemins de
bois, voies embroussaillées qui soudainement s’arrêtent, encore faudrait-il
ne pas perdre de vue que cette forêt où nous restons en chemin, n’est
autre que la sylve de l’être. C’est que l’arbre d’une part apparaît
à l’aube du monde. À travers la genèse végétale ‑ les premiers
végétaux colonisèrent les continents des dizaines de millions d’années
avant le monde animal – la forme de l’arbre persiste de façon frappante,
présente déjà chez les algues, extrêmement primitives. Déjà en vivant
dans les arbres, l’homme trouve en eux ses premiers pourvoyeurs, ses
premiers gardiens. Entre ciel et terre, les arbres lui procurent ses
premiers fruits, son premier toit, ses premiers outils. Il en dépend.
Du bois naît la flamme. Dans la sylve primordiale, l’arbre semblait
un être surnaturel que l’homme vénère. Avant l’édification des temples,
les lieux sacrés archaïques étaient formés d’un arbre figurant la montée
du flux et du reflux de la vie. Ses pouvoirs de fertilité, de fécondité
et de prospérité s’appuyaient essentiellement sur des fondements réels :
la forêt comme on sait constitue le poumon de la planète, elle préserve
les sols de l’érosion, elle absorbe l’eau, accumule son humidité qu’elle
partage, elle réoxygène l’air. Le pouvoir fertilisant de ses cendres
régénère la terre. Au jardin d’Éden, l’arbre de vie et l’arbre de Connaissance
se distinguent et définissent le paradis. Et puis, il y a toutes ces
images de bois, d’arbres désordonnés, porteurs de chaos qui marquent
l’ombre du mystère, depuis l’aube des temps. De la forêt boréale à celle
de l’Amazone, la déforestation mondiale sévit, le clonage prolifère
à qui mieux mieux, les ogm bourgeonnent tous azimuts. L’arbre
de la connaissance redouble-t-il sa première chute du paradis terrestre?
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![]() 8. Melvin Charney, Arbres, Maine été 2000, 2001 24 x 72 pouces, Montage de quatre épreuves argentiques de 20 x 16 pouces chacune | ||
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Paradoxalement à l’ère de la globalisation néo-libéraliste,
la planète n’est plus qu’un vaste marché tout en devenant en même temps,
un grand jardin. Or nous devrons prendre conscience des limites finies
de notre jardin clos. L’accélération effrénée de la dégradation de l’écosystème
en raison du développement sauvage des grandes industries va bien au-delà
du mouvement de l’entropie. Cela participe d’un terrorisme moins visible
certes mais combien menaçant. Vouloir jardiner la planète suppose que
l’on comprenne où nous vivons. «La finitude écologique», constate Gilles
Clément, «est une découverte de notre époque : cette prise de conscience
que la quantité de vie est compté, non renouvelable est en rupture absolue
avec l’idée encore historiquement récente d’une nature parfaite et indéfinie.
En cela l’écologie brise sans aucun ménagement avec la perception romantique
de l’univers. Le passager de la terre devient alors comptable de son
patrimoine, jardinier du paysage» [51] . Dans cette perspective, les paysages entropiques,
les friches, les rebuts, constituent des lieux hautement propices pour
une réinvention paysagiste dans notre monde menacé. À bien des égards,
ces sites dévastés, saccagés présentent des ruines à l’envers qui génèrent
sous le choc des images dialectiques des expériences esthétiques où
le sublime éclipse le beau, nous laissant en suspens. La crainte d’avoir
perdu quelque chose nous fait peur, elle nous fait souffrir. Entre l’indice
d’une disparition et la croyance qu’il y a là quelque chose d’autre
qui pourrait faire revivre les lieux, autrement, nous vacillons. L’invisible
dénie la figure du pire, celle de la mort. L’arbre ne dévoile qu’une
suite de naissance et de morts. C’est la vision sacrée de la Vie qui
permet de «déchiffrer» dans le rythme de la végétation «des idées de
régénération» /.…/ L’arbre devient alors non seulement un modèle pour
l’homme, mais son plus lointain ancêtre, son origine même» [52] . Rappelons qu’en Amérique,
les parcs ont commencé à titre de cimetières. Au XIXe siècle, c’est
le «mouvement des cimetières ruraux» qui initie un aménagement sylvestre
afin d’échapper au caractère lugubre des cimetières des cours d’église.
Tandis que nos villes sont bétonnées mur à mur, que les plantations
y couvrent une portion infinitésimale et que les forêts sont en train
de mourir, de plus en plus de citoyens réclament des arbres… Un sondage
récent nous apprend: « 98% des personnes interrogées reconnaissent l’importance
des arbres et boisés en ville, le rôle déterminant que jouent des arbres
sains pour la santé humaine (87%) alors que la qualité de l’air ressort
comme la principale préoccupation communautaire (33% des personnes interrogées),
loin devant la qualité de l’eau (17%)» [53] . En même temps à Paris, une forêt sous verre est transplantée, les
conifères sont cloîtrés à l’intérieur d’une enceinte formée par les
murs de la Grande Bibliothèque ; on ne peut y pénétrer mais seulement
la voir, de l’intérieur du bâtiment, à travers les parois vitrées des
tours. [1] Edmund Burke, Recherches philosophiques sur l’origine de nos idées du sublime et du beau [1757], Paris, Vrin, 1998 [2] Baldine Saint Girons, «L’esthétique : problèmes de définitions», L’esthétique naît-elle au XVIIIe siècle?, Paris, PUF, 2000, p. 104 [3] Emmanuel Kant, Opus Postunum, Paris, Vrin 1950, p. 41 [4] Dans le sens de Walter Benjamin. Paris, Capitale du XIXe siècle. Le livre des passages, Paris, Cerf, 1989. [5] Ibid., .p. 230 [6] Sur le jardin comme lieu de mémoire, il faut lire absolument, Le jardin, art et lieu de mémoire (sous la dir. de Monique Mosser et Philippe Nys), Paris, Besançon, Les Éditions de l’Imprimeur, 1995, p.14 [7] Gilbert Durand, Les structures anthropologiques de l’imaginaire / Introduction à l’archétypologie générale, Paris, Bordas, 1969, p. 467 [8] Ibidem [9] Walter Benjamin, «Thèses sur la philosophie de l’histoire», L’homme, le langage et la culture, Paris, Denoël/ Gonthier, 1971, p. 186. [10] Catherine Laroze, Une histoire sensuelle des jardins, Paris, Olivier Orban, 1990 [11] Baldine Saint Girons, Le paysage et la question du sublime, Réunion des musées nationaux, 1997, Rhône-Alpes, p. 79 [12] Mircéa Éliade, Traité d’histoire des religions, Paris, Payot, 1949, p. 275 [13] Jacques Brosse, Mythologie des arbres, Paris Petite bibliothèque Payot, 1993, p. 11 [14] Ibid. [15] Gabrielle Dufour-Kowalska, L’Arbre de vie et la croix, Essai sur l’imagination visionnaire, Genève, éditions du Tricorne, 1985, p. 25 [16] Ibid., p. 27 [17] Michel Baridon, Les jardins, paysagistes, jardiniers, poètes, Paris, Robert Laffont, 1998, p 16-19 [18] Jean Chevalier et Alain Gheerbrandt, Dictionnaire des symboles, Paris, Robert Laffont, 1969, p. 63 [19] Voir Gaston Bachelard pour qui «l’imagination est une puissance majeure de la nature humaine», l’image étant «avant la pensée». La poétique de l’espace, Paris, Presses Universitaires de France, 1957, p. 4 et 16; «L’arbre aérien», L’air et les songes, essai sur l’imagination du mouvement, Paris, Le Livre de Poche, 1998 et «La racine», La terre et les rêveries du repos, Paris, Corti, 1948 [20] Alain Roger, «Le paysage occidental. Rétrospective et prospectives», Le débat, mai-août 1991, et Court traité du paysage, Paris, NRF, 1997 [21] Le site (ou nature vierge) renvoie à la première nature, la nature cultivée (la campagne), à la seconde et les jardins à la troisième. La généalogie de ces concepts remonte à l’Antiquité gréco-romaine, allant de Cicéron à Pétrarque. Jean-Pierre Le Dantec, Jardins et paysages, textes essentiels, Paris, Larousse, 1996, p.13 [22] Jacques Brosse, op. cit., p. 180-219. [23] Francesco Colonna ?, Le songe de Poliphile, [1499], Imprimerie nationale, Paris, 1994 [24] Jacques Rousseau, Julie ou la nouvelle Héloïse, IV e partie, lettre XI). [25] M. de Montaigne, Essais, Paris, PUF-Quadrige, 1992, vol.1, p. 89 [26] Paul Valéry, «Le dialogue de l’arbre», Œuvres, II Paris, Gallimard, La Pléiade, p. 192 [27] Maurice Merleau-Ponty, Le visible et l’invisible, Paris, Gallimard, 1964, p. 314 [28] Ibid., p. 198 [29] Walter Benjamin, «Sur quelques thèmes baudelairiens», Charles Baudelaire, Un poète lyrique à l’apogée du capitalisme, Paris, Payot, 1982, p. 200 [30] Walter Benjamin, Paris, Capitale du XXe siècle, Le livre des Passages, Paris, Cerf, 1989, . 464 [31] Pensons particulièrement à son ensemble commémoratif à Tirgu Jiu (1938) et au legs fait par Brancusi à l’État français de ses oeuvres et de son atelier. [32] «C’est l’art (non-site) qui contient le site, et non le site qui sert de support à l’art. Le non-site est un contenant placé à l’intérieur d’un autre contenant – en l’occurrence, la pièce. La parcelle ou le jardin sont aussi des contenants. /…/Le site est-il un reflet du non-site (le miroir), ou est-ce le contraire? Les règles qui régissent cet entrelacs de signes sont à découvrir par un cheminement incertain, tant mental que physique». Robert Smithson, Le paysage entropique, Bruxelles, Réunion des Musées nationaux, 1994, p. 209 [33] Robert Smithson, op. cit., p. 213 [34] Marielle Tabart, «L’atelier», L’atelier. Brancusi, Paris, Centre Georges Pompidou, 1997. [35] Seules exception : la cinquième colonne de 1930 en plâtre et celle de l’ensemble commémoratif de Tirgu Jiu (1937-38) en fonte de fer métallisée jaune par du cuivre doré. [36] Jean Chevalier et Alain Gheerbrandt, Dictionnaire des symboles, op. cit., [37] Marielle Tabart, Brancusi, L’Inventeur de la sculpture moderne, Paris, Gallimard, p.86 [38] Ibid, p. 65 [39] Je souligne. Tony Cragg, entretien avec Jean-Yves Jouannais, Art Press, no 173, octobre 1992, p., 21 [40] Sur l’ouverture au contexte dans l’œuvre de Brancusi, il faut lire : Michel Gauhtier, «Brancusi : ouvertures», Cahiers du Musée national d’Art moderne, no 54, hiver 1995 et Rosalind Krauss, Échelle/Monumentalité [41] Je souligne. Mircéa Éliade, Brancusi-témoignages, Université de Chicago, juin 1967, Arted, 1982 [42] Gaston Bachelard, La terre et les rêveries du repos, Paris, Corti, 1948, p. 291 [43] Jean-Pierre Vernant, «L’autre de l’homme : la face de Gorgô». Le racisme, mythes et sciences, Pour Léon Poliakov, sous la dir. de Maurice Olender, Bruxelles, Bruxelles, éd. Ocmlexe, 1981, pp. 144. [44] Gilbert Durand, op. cit., p. 369 [45] Sigmund Freud, Das Medusenhaupt (14 mai 1922) traduit en français par J.D. Nasio et G. Taillandier dans Ornicar, no 5, Paris, hiver 1975-76, pp. 86-87. [46] Robert Smithson, op. cit., p.192 [47] Robert Smithson, op.cit., p.203 [48] Le modernisme du formalisme américain prôné par Clement Greenberg et Michael Fried. [49] Walter Benjamin, Paris, Capitale du XXe siècle, p. 464 [50] Robert Smithson, Art et dialectique, Robert Smithson, le paysage entropique, op. cit., p. 203 [51] Gilles Clément, Contributions à l’étude du jardin planétaire, Valence, École régionale des beaux-arts, 1995, p. 55 [52] Jacques Brosse, op. cit., p. 31 [53] Ces données proviennent d’un sondage commandé par le ministère ontarien de l’environnement au printemps 2001, Charles-Antoine Rouyer, «Le rat des villes et le rat des champs», Le Devoir, 7 octobre 2001 |
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