|
Aujourd'hui,
et ce plus que jamais, la poïétique, c'est-à-dire tout ce qui entre
dans la fabrication de l'oeuvre jusqu'à son achèvement, est
ouverte à la combinaison d'éléments de natures différentes.
À l'intérieur d'un seul médium ou par le truchement de matériaux
et de procédés diversifiés, le travail de l'artiste progresse par le
jeu de l'hybridation qui favorise l'émergence de croisements
féconds. Par exemple, une peinture peut juxtaposer des genres
et des techniques, identifiables en tant que fragments d'un ensemble
hétérogènes: portrait, paysage, nature morte, gestualité, formalisme,
abstraction lyrique, hyperréalisme, glacis, clair-obscur, à-plat, taches,
giclées, coulures, collages de photographies ou d'objets, etc.
Dès lors, l'on peut croire que l'avancement de l'oeuvre résulte
de développements non planifiés qui établissent des contiguïtés de faits,
imprévues et inédites. Elles participent, sur une même toile, de l'ambivalence
entre la scission et la suture qui semble être l'articulation principale
du procès instaurateur. Ouvrant l'espace virtuel d'un entre-fragments,
qui souligne, dans l'hétérogénéité, la liberté des rapports sur
lesquels il est nécessaire de s'interroger, cette ambivalence scission/suture
résoud les oppositions et les ambiguïtés par un ciment unificateur s'appuyant
sur un continuel jeu de bascule opéré entre les fragments impliqués.
Bref, l'artiste trouve devant lui l'adversité de la fragmentation
qui augmente l'ampleur d'un horizon donnant, à plus d'un
titre, le vertige. L'instauration de l'oeuvre doit se
comprendre alors non pas sous l'angle du projet mais plutôt
dans la dynamique du trajet. Ce dernier concept, mis de l'avant
par Souriau, illustre mieux les détournements des dess(e)ins originels
provoqués, au cours du travail, par l'influence des images et des
matériaux. Rejetant les idées de finalité et de projet qui suppriment
l'expérience du faire, ce dernier insiste sur: «l'avancement
progressif de l'oeuvre vers son existence concrète, au cours du
trajet qui l'y conduit; trajet où cet avancement est sans cesse
mis en péril et sans cesse conquis par chaque proposition concrète de
l'agent instaurateur...»1
.
SCINDER ET SUTURER: DE L'ÉTANCHÉITÉ DANS L'ADHÉRENCE
Devant une telle hétérogénéité, cet agent instaurateur qu'est le peintre
se donne pour tâche de résoudre le chiasme suivant: séparer pour mieux
joindre, réunir pour mieux dissocier. Dans l'avancement
de l'oeuvre pendant lequel s'additionnent touches, couleurs,
formes et surfaces, il lui est impossible d'isoler un élément sans
considérer le tout, illusoire également de clore l'unité en
faisant fi des différences qui la structurent. Il tisse ainsi,
à la croisée de la matière et de ses désirs, des liens ambivalents qui
se forment par l'empiétement entre les parties-fragments de l'oeuvre
à faire. Cela équivaut à proposer une suture entre les choses
tout en inventant une scission entre ces mêmes choses qui ne sont pas,
a priori, assemblées!
Mais, contrairement aux apparences, ce processus relève bel et bien
de l'acte séculaire du peintre consistant à cadrer ses représentations
de la réalité avec l'édification d'une trame qui permet de «composer
convenablement» l'oeuvre. Prenons l'exemple de Dürer utilisant
une grille pour parvenir à une «introjection du modèle dans les frontières
de l'oeuvre homogène».
Selon un point de vue de perspective centrale, ce dernier plaçait sur
une table, entre lui et son sujet, une vitre dont le quadrillage régulier
était proportionnel à celui qu'il traçait sur un papier posé devant
lui. Par là même, il reportait scrupuleusement ce qu'il voyait
au travers de la vitre, en rendant, avec la plus grande exactitude,
les effets de profondeurs et les raccourcis propres à l'illusion
de l'éloignement. Une fois le dessin terminé, Dürer devait, évidemment,
faire disparaître de son oeuvre ces lignes de repère afin de masquer
la suture entre les formes appartenant aux divers carreaux. La
recherche de l'unité nécessitait donc, pour lui, la disparition
des raccords pour occulter l'organisation derrière le corps de l'oeuvre.
Quant à l'artiste contemporain, qui conserve les raccords, il met plutôt
en exergue l'organisation de l'oeuvre. Créant l'écran de
vision qu'est le tableau, il laisse les sutures apparentes.
Elles deviennent des cicatrices, c'est-à-dire autant d'indices des inflexions
temporelles du trajet, s'il en est. L'oeil de l'artiste
qui devait rester immobile dans le procédé de Dürer et dans toute perspective
centrale est ici libre d'aller et de venir dans sa quête d'«images»
et ce, en fonction de plusieurs points de vues. La fenêtre
de Dürer est désormais bouchée pour mieux soutenir l'hétérogénéité
en l'absence de règles de complétude. Parce que son espace
clôturé est devenu opaque, elle met en jeu la «non-clôture» qui ouvre
la surface à l'apparition d'adventices picturales aussi diversifiées
qu'imprévisibles et articulés par une trame irrégulière qui, contrairement
au filet de Dürer captant sa proie, épouse les entrelacs du trajet.
Pour l'artiste contemporain, la toile, c'est à la fois le filet
et les proies impliqués tour à tour dans la scission et la suture; un
filet qui bourgeonne au fil des diverses formations, des formations
qui croissent sur les bases d'une trame qui se développe. Dans
cette situation où l'action sur la matière se double de l'attente
d'une apparition, il n'a de cesse de constamment effectuer des aller
retour en ajustant le filet à la nature des proies et vice versa.
Oeuvrer, en ce sens, exige de la souplesse, de la flexibilité, du flair,
de la vigilance, un sens de l'opportunité et de l'inflexion. L'attitude
de l'artiste est ainsi comparable à celle du chasseur ou du pêcheur
qui relève de l'intelligence rusée ou, en d'autres mots, de la
mètis des grecs 2.
«Connaissance oblique basée sur une intelligence conjecturale», celle-ci
évite la linéarité, l'unicité, le calcul exact, le raisonnement rigoureux
pour emprunter les routes fluides, les courbes, les détours du mouvant,
du multiple et de l'ambigu. C'est pourquoi l'artiste est un être
madré qui finit par convaincre- ou gagner- en rendant l'ambiguïté fertile.
Grâce à cette attitude mentale, le pari de la création atteint à la
pure invention de contiguïtés. Pour l'artiste, proposer des
contiguïtés imprévues, c'est faire voeu de tropisme sur le
mode du futur antérieur en espérant que, des influences mutuelles entre
les parties de l'oeuvre, naisse ce que l'on appelle l'art.
Dans ce contexte de l'hétérogénéité, là où la puissance langagière
accuse son retard sur l'oeil, l'acte du créateur est un geste
de poésie exploitant, selon les termes de Mallarmé, l'ambiguïté
aux intersections3.
Pour qu'une telle jonction entre les éléments disparates de
l'oeuvre aide l'artiste à tirer profit de l'ambiguïté, il
faut une certaine quantité de composantes identifiables et distinctes
les unes des autres. Dans le cas contraire, il se passe
un phénomène identique à celui qui menace les accords chromatiques:
à vouloir poser un trop grand nombre de couleurs, les différences
s'annulent et l'on trouve devant soi le gris. Ces composantes
doivent donc, tout en participant de l'ensemble, posséder
un caractère potentiel d'autonomie. En conservant chacune un minimum
d'intégrité, elles sont isolables et, par conséquent, identifiées
comme des segments hétérogènes que j'appelle étanchéités.
Un visage peint à la manière de Corot sur un vaste à-plat, une tache
résultant de peinture projetée sur une surface homogène sont des exemples
d'étanchéité. Par la matière, la technique, l'emplacement
dans l'espace d'un lieu, la couleur, la texture, la dimension,
etc. certains éléments d'une oeuvre deviennent, sous l'angle
de l'hétérogénéité, des bornes ponctuant les flux du regard, des
gestes et des pensées. Unités de base sur lesquelles se reposent
les certitudes de l'artiste, elles sont donc étanches.
Cependant, leurs combinaisons n'obéissent à aucune règle, si ce
n'est la suivante: peindre, c'est en même temps jouir ici
et jouir par anticipation du mouvement vers l'ailleurs. En
ce sens, le tableau est un montage temporel et non planifié qui obéit
au procédé de la séquence ressortant d'exécutions picturales différées
dans une temporisation qui entraîne l'espacement, à la fois
physique et temporel, du travail et du désir.
Ses qualités physiques sont de véritables indices des moments et des
gestes formant la séquence singulière de l'exécution. À ce
titre, ils ne peuvent être exactement répétés dans une autre circonstance.
La formation d'une couleur et d'une texture est à jamais unique
et singulière. Elle précède l'idée de forme.
Prévoir, par exemple, qu'une forme sera rouge n'indique que
l'intention de mettre «du» rouge. Je n'ai pas pour autant
de recette à suivre pour obtenir «un» rouge. Je sais, de fait, que ma
main va faire du rouge mais je ne sais pas comment le faire avant qu'il
ne soit fait. Le rouge peut être mince, translucide, épais, liquide,
opaque, lisse, trituré, inégal, hachuré. Son apparence dépend
de la nature de la surface qui l'accueille. En ce sens, la
formation sur laquelle Klee a tant insisté est toujours une expérience
qui oscille entre échec et réussite.
Il n'y a pas de règle spécifique à suivre pour obtenir «un» rouge
particulier dans une oeuvre donnée puisque je ne vois pas, malgré ma
pratique, ce que sera l'oeuvre achevée. Il y a formation d'une
couleur qui, une fois sèche, me révèle «ce» rouge-là, inventé pour les
besoins du moment.
Mais «ce» rouge là présente une qualité éphémère qui se mesure en trois
composantes: celle de sa seule texture, celle de sa quantité, autrement
dit de la surface occupée, et celle de ses rapports avec
l'état de l'oeuvre à un moment donné. Ces composantes ne peuvent
que changer par la suite.
Au regard des autres éléments présents dans la composition, la
qualité du rouge se précise. Elle influence le trajet à venir et s'en
trouve, en retour, modifiée puisque de nouvelles conditions picturales
changent la perception que j'avais de ce rouge.
Il en est ainsi pour chacune des couleurs, textures, surfaces, traits,
coulures que l'artiste juxtapose.
Et c'est véritablement là que s'édifie la singularité et des
fragments et de l'oeuvre; ce qui naît devant moi ne peut être
que différent de mes attentes parce que cette naissance est unique et
ne doit son existence qu'au seul travail sur la matière à ce moment
là, à tel endroit, sur ce support, à l'aide d'un instrument
particulier et selon des mouvements impossibles à répertorier et à refaire.
De toute évidence, corporiser la peinture n'implique pas le seul
choix de l'instrument et de la couleur. Entre ce choix et
le résultat, il y a un trajet à parcourir dont je ne peux connaître
les qualités avant d'en constater l'apparition. La technique,
de ce point de vue, n'est qu'une virtualité 4.
Elle n'aurait aucun sens autrement car, alors, chacune de ses applications
produirait invariablement les clones d'une matière dont les particularités
seraient fixées d'avance.
Tout au long de la séquence, la scission et la suture vont de pair avec
la singularité de chacune des formations fragmentaires. Concomitantes
et consubstantielles, elles assurent le lien entre la cohésion et le
morcellement, entre la fermeture et l'ouverture: c'est
l'adhérence. Elle désigne la coexistence du vide qui
fait oeuvre «entre» les composantes et les tropismes réciproques exercés
par ces mêmes composantes. Dans ce difficile mais fertile
trajet qui consiste à mettre des choses ensemble tout en les distinguant,
l'artiste crée son réel selon un principe que Merleau-Ponty avait
déjà souligné 5:si
les choses empiètent les unes sur les autres, c'est parce
qu'elles sont l'une hors de l'autre. Du
point de vue du créateur, mettre les choses l'une hors de l'autre,
c'est proposer de nouveaux empiétements, en montant plutôt qu'en
montrant.
À l'intérieur de cette dynamique, l'état d'hétérogénéité
ne repose pas sur de simples rapports d'oppositions ou de ressemblances.
Une telle pratique contemporaine est plutôt transcatégorielle.
Elle agit dans l'«entre» où se dissolvent les catégories différent/identique,
elle pénètre dans l'antre pour n'en ressortir que plus
mystérieuse et miraculeusement vivante. Fonctionnant de façon
adventive, ne venant pas par succession directe, elle opère, au gré
de son parcours, des détournements catégoriels par ses fragments impliqués.
Les étanchéités adhèrent.
FAIRE OEUVRE, C'EST MARQUER SON MILIEU
L'oeuvre est donc un lieu à entrées multiples où les déplacements
réels ou psychiques de l'artiste trouvent leur pendant dans une
résultante qui adoucit les déchirures inhérentes à la diversité.
Le créateur panse: il étend, au milieu de l'oeuvre en progrès, son
propre mi-lieu qui colmate les brèches, sans le montrer et sans le dire.
Non pas un milieu géométrique ou un centre physique ou un point de rayonnement
ou de convergence mais bien une armature indicible et invisible qui
accompagne l'adhérence. Bref, un plan de consistance pré-linguistique,
purement visuel, où il s'agit de faire que les divers éléments impliqués
«ne signifient pas tellement qu'ils ne fonctionnent» 6.
Cette formation d'un milieu qui baigne les choses, à mi-lieu entre
les choses, correspond à ce que Benjamin décrit à propos du milieu dans
la peinture 7.
Ce milieu occupe la sphère de la marque qui, selon ce dernier,
ressort, alors que les éléments d'hétérogénéité sont des signes
qui, toujours selon Benjamin, s'impriment dans l'oeuvre en tant
que tels.
Pour l'illustrer, prenons l'exemple de l'apparition d'un réseau
d'entrelacs irréguliers qui se remarque après le passage d'un
glacis (couche transparente) de terre de Sienne brûlée sur un fond blanc.
Initialement formé par la projection d'acrylique blanche sur toute
la surface de la couche d'apprêt d'un blanc légèrement différent,
ce réseau est alors à peine perceptible. Une fois appliqué, le
glacis accentue l'écart entre les taches et le fond. En raison
du comportement physique de la peinture, le glacis a pris un ton foncé
là où n'existait que la mince couche d'apprêt sur le tissu et
un ton pâle sur l'épaisseur d'une tache d'acrylique blanche.
La projection originelle de la matière et le passage du glacis sont
les deux conditions de l'apparition du réseau. L'union des deux
participe de l'indiciel; elle signale, grâce à une contiguïté
de faits, la présence d'un acte originel, comme la chaleur de la
chandelle dévoile une écriture faite au jus de citron sur un papier.
Grâce à la matière transparente qui joue, ici, le rôle de révélateur,
le réseau remonte sur la surface du tableau comme une marque ressortant
de l'action du signe graphique imprimé à coups de pinceau.
La marque ne résulte ni du glacis seul, ni du réseau d'entrelacs,
elle se saisit par l'union des deux et, au-delà de leur simple addition,
comme pure conséquence temporelle. Ce phénomène se conçoit par
l'action de la peinture dans la peinture. Au passage
du glacis succède, en effet, un véritable milieu dont il faut entendre
le double sens. Le milieu indique une chose qui est à égale distance
entre le glacis et le fond sec sur lequel je l'applique. Le
résultat naît, à mi-chemin, grâce à leurs contributions égales, et seulement
lorsque le contact se fait entre les deux couches.
Cependant, le milieu est aussi ce qui baigne les éléments concernés:
un état intermédiaire qui transsude des relations entre les éléments
et les dépasse. Le glacis et le fond sont donc, dès leur jonction,
subsumés.
En outre, le signe apparaît en même temps que la marque grâce à la «magie
temporelle» qui, selon les termes de Benjamin, brise
la résistance «du présent entre le passé et le futur» 8.
Le glacis (présent) est passé sur le fond sec (passé) où couve le signe
non encore révélé, et précipite le futur (la résultante)
La marque naît effectivement de la dissolution de l'acte sur les
dessous de la matière. D'une manière plus générale dans un tableau,
elle ressort du milieu de juxtaposition créé par les fragments et entre
les fragments. Elle ne se peint pas.
Peindre, c'est véritablement anticiper la jouissance de la marque
en conjecturant avec un futur antérieur.
Entre le désir d'un avenir proche et l'abandon de mon regard
à la matière apparue, l'envie de peindre est aussi un besoin
de vivre sa marque qui peut dès lors justifier l'hétérogénéité dans
le silence.
Cette marque du milieu dessaisit le verbe de son pouvoir de rassembler.
Elle assure la cohésion avant l'heure, avant l'heure du mot, avant l'heurt
avec le mot. Elle prouve ainsi, quand on utilise, à rebours, le
raisonnement du philosophe, que le mot qui affleure là où les parties
hétérogènes «centre-croisent» au fur et à mesure du trajet n'est
qu'un faible mandataire de la marque. L'oeuvre renvoie
à ce qui fait défaut, non pas parce qu'elle représente le non-présentable,
mais plutôt parce qu'elle est dépassée par son propre milieu.
sorte de profondeur où tout est à la fois avènement d'une pure visibilité
Peindre la scission et la suture, c'est donc monter plutôt que montrer
pour convoquer les présences perdues afin de jouir de la naissance d'une
marque dans le visible.
Pure question de poésie, le procédé favorise le milieu silencieux de
la marque dans l'antre de l'ambiguïté qui est- Mallarmé
et Jakobson l'ont démontré- un corollaire obligé de la poésie concernant
la nature ou l'absence de raccord entre les choses.
La situation de l'oeuvre, d'ordre conjoncturel, appelle donc
un sens conjectural lié au tropisme que les termes de l'hétérogénéité
exercent entre eux. Leurs étanchéités sont autant d'états
imposant leurs propres pouvoirs d'attraction et dessinent, à ce
titre, des centres périphériques. Ceux-ci, dans leurs adhérences
réciproques, défient les hiérarchies familières qui nous confortent
dans notre paresse devant des signes pourtant desséchés par l'usage.
Dans le but d'établir des subordinations prégnantes, l'artiste
doit s'introduire dans l'ouverture de l'oeuvre, c'est-à-dire
au centre des centres périphériques, dans l'ubiquité même.
Cette ouverture est une blessure. Elle déchire les habitudes contemplatives
comme une plaie révèle à l'homme, non sans douleur, qu'il n'est
autorisé à connaître de son corps que la périphérie 9.
Ouvrir pour montrer de nouvelles adhérences, c'est un peu exploiter
l'anonymat interne de la chair et du sang pour proposer une vision
qui ne peut être, avec les mots de Merleau-Ponty, spectacle de quelque
chose qu'en étant spectacle de rien 10.
Ce rien, cette marque, ressort des entrelacs inconnus qui permettent
à l'artiste d'interroger les choses dans leurs épaisseurs
par le relais de l'étanchéité des surfaces, à l'image du poète
qui pourfend dans l'étymologie notre habitude des mots et de leur
mise en ordre. Ainsi, la création d'un visible non encore vu ne
sacrifie aucunement à l'arpentage des syntagmes et de leurs linéarité
car, et c'est là le mystère de l'instauration, ce trajet à venir
appelle sa conception en même temps que l'expression elle-même 11.
Fragmenter pour multiplier les centres, c'est entrevoir des qualités
nouvelles qui s'ajoutent à celles que l'on connaît pour mieux
les remettre en question. C'est une voie similaire que nous
trouvons chez Francis Ponge pour qui la tâche de l'artiste est de
réparer le monde, par fragments.
Que fait donc l'artiste? Il rassemble, assure
l'adhérence des étanchéités, pour se mettre à l'écoute du rapport
entre les choses sous la surface de la périphérie. Ce n'est
pas une recette de réussite, c'est un état d'esprit. On
ne peint pas l'hétérogénéité comme on traiterait d'un thème en tant
que projet à illustrer. Faire oeuvre de l'hétérogénéité, pour
l'artiste, c'est d'abord marquer son milieu dans la mesure où
les signes explicites de fragmentation se succèdent dans l'oeuvre en
tant qu'événements.
C'est bien leur simultanéité de scission et suture qui, avec l'oeuvre
achevée, entraîne, dans le sillage de la marque, le mot hétérogénéité.
|