|
I.
Présentation du vitrail
Le "Cosmovitrail" de l'artiste mexicain Leopoldo Flores dans la ville
de Toluca présente un intérêt non seulement par sa beauté plastique propre,
et par son cadre inégalé puisqu'il enceint et surplombe un petit jardin
botanique situé en plein cœur du centre-ville, mais également par la richesse
de la réflexion qu'il suscite pour le comprendre. Le présent texte vise
à en fournir une interprétation qui s'appuiera, d'une part, sur les analyses
de Mircea Éliade de la "coincidentia oppositorum" (le dépassement des
contraires), d'autre part sur la symbolique universelle (et la symbolique
des peuples indigènes en particulier), et finalement sur ce qu'un couple
de chercheurs américains (Raymond F. et Lila K. Piper) a dénommé l'"art
cosmique". Après avoir présenté et décrit le vitrail dans son ensemble,
nous développerons notre interprétation selon ces trois orientations,
et montrerons que cette œuvre, exprimant visiblement une préoccupation
sur la place de l'existence humaine dans l'univers, est centrée sur la
notion de conscience humaine, qu'elle invite à développer à partir de
la considération des contradictions de l'existence et du monde.
Le Cosmovitrail, comme l'a dénommé son auteur Leopoldo Flores ("El Cosmovitral"),
est une œuvre gigantesque venant prendre place dans une architecture métallique
de style art nouveau, construite en 1933 pour recouvrir le marché central
de Toluca au Mexique1
. Le marché, construit avec des blocs de pierre rose en 1908, avait été
recouvert à cette époque d'une simple verrière et est resté sous cette
forme pendant plus de trente ans. Cependant le déplacement du marché vers
un nouveau site en 1972 a posé le problème de la reconversion de ce bâtiment
situé en plein centre ville, qui, resté vide pendant cinq ans, a même
failli être tout simplement démoli. En 1977, les autorités ont décidé
d'exploiter l'architecture métallique de la verrière ainsi que l'immense
espace laissé libre pour transformer l'ancien marché en un jardin botanique
de plus de 36 000 pieds carrés, comprenant pas moins de six fontaines
et petits étangs et sillonné d'allées pavées de la même pierre rose que
les murs.
C'est à l'artiste mexicain Leopoldo Flores qu'a été confiée la tâche de
remplacer la verrière blanche des côtés, couvrant la moitié supérieure
des murs, par un vitrail de 16 000 pieds carrés, et qui finalement contient
23 000 pièces faites d'un total de 125 000 morceaux de verre individuels.
Le Cosmovitrail a été achevé en deux ans et occupe tout le pourtour du
luxuriant jardin botanique, tandis que le toit de verre a été laissé dans
son architecture initiale. Le jardin comporte pas moins de mille variétés
différentes de plantes et d'arbustes originaires de partout dans le monde,
et la sérénité de l'endroit est rehaussée par la beauté des reflets toujours
changeants du soleil sur les végétaux à travers les couleurs vives du
vitrail. Aujourd'hui, le Cosmovitrail offre la même féerie paradisiaque
de couleurs et la même sensation de se retrouver hors du bruit et de l'activité
de la ville qu'en 1979-80, mais il a été agrandi par une partie centrale
intérieure qui constitue la clé de son interprétation symbolique.
Leopoldo Flores a consacré dix ans à mettre la touche finale à son œuvre,
à construire ce qu'il a nommé le "Cosmoplafond" et qui vient donner, de
l'intérieur de la structure totale, tout son sens à ce vitrail déjà immense.
Il a façonné une structure de 25 tonnes parcourant le jardin d'un bout
à l'autre, horizontale et surélevée comme un plafond, qui relie deux panneaux
de verre. À son stade achevé, c'est-à-dire avec cette structure centrale,
le Cosmovitrail comporte près d'un demi million de fragments de verre
de 29 tons différents, et occupe une superficie d'environ 10 000 pieds
carrés - c'est le plus grand au monde actuellement. Ses panneaux se déclinent
dans une très belle polychromie mettant essentiellement en jeu le rouge,
le jaune et le bleu, et le violet est également très présent dans le "Cosmoplafond".
Tout le tour du jardin représente de stylisée des hommes semblant voler
et s'opposer les uns aux autres, dans un dynamisme créé par la position
élancée des corps, ainsi que par des parallèles obliques abstraites assurant
la continuité du passage d'un module à l'autre. Il se dégage de la dominante
rouge des vitraux et du mouvement combatif des figures une violence et
une agressivité rehaussées par le caractère effrayant des visages. Pourtant,
le cadre enchanteur de ce vitrail que l'on peut dire cyclique, tant il
est animé du mouvement ininterrompu de ses figures sur tout le tour du
jardin, lui ôte son caractère anxiogène par l'unité harmonieuse de la
couleur et des plantes car les rayons lumineux ne manquent pas, dans ce
pays baigné de soleil, de donner une touche extrêmement gaie à l'ensemble.
La couleur bleue est plus présente sur la façade latérale nord, tandis
que le rouge est plus présent sur le côté sud, le plus illuminé. De plus,
à la lutte des figures agressives viennent s'adjoindre des panneaux non
figuratifs où l'on retrouve des formes s'enroulant les unes dans les autres,
pouvant représenter des constellations, ou d'autres encore représentant,
par exemple, un flux indistinct s'allongeant sur plusieurs panneaux de
suite, et qui peut faire penser tout aussi bien au sillage d'une comète
ou à quelque voie lactée qu'à une plaine s'étendant à l'infini de l'horizon.
Pour ce qu'il en est du Cosmoplafond, il relie deux gigantesques vitraux
carrés de forme, mais de motif circulaire. D'un côté, à l'entrée du jardin
à l'Est, se trouve un panneau représentant un homme-soleil, une figure
masculine debout, les bras vers le ciel, qui semble flamboyer et rayonner
de tout son être en une multitude de flammes de tons rouges, jaunes d'or
et orangé, blanc, s'évasant en cercles concentriques dont le centre est
le ventre de l'homme. Ce vitrail se continue par le haut dans le Cosmoplafond,
en une structure horizontale où le rouge et le bleu, avec du jaune et
du violet pour les rehausser, se mêlent dans des spirales successives
d'où sortent des oiseaux, et dont les volutes parcourent horizontalement
toute la longueur du jardin jusqu'à l'autre extrémité, à laquelle se trouve
un panneau de même dimension carrée que celui de l'homme-soleil. Celui-ci,
dans des tons essentiellement bleus et violets, représente, dans un motif
là encore circulaire, mais exempt du statisme qui caractérisait l'homme-soleil,
une femme au ventre protubérant, tenant la main par le haut à un homme
encore recroquevillé qui, comme elle, semble pris dans un tourbillon dont
la ligne de fuite est au centre, clairement identifiée par un ovale blanc
dans lequel se rejoignent les axes symétriquement disposés du vitrail.
Le jeu des couleurs donne l'impression que ce tourbillon est composé des
éléments présents dans le Cosmoplafond qui viendraient ici se rejoindre
et achever leur longue course où ils s'entremêlaient.
II. Interprétation symbolique et métaphysique
2.1. Le symbolisme de la lutte des contraires
Dans une brève analyse des motifs du Cosmovitrail, Roderic Camp décrit
les vitraux des murs de la manière suivante :
"Many of his
figures seem to be in motion, as, for example, the interlocking forces
of the constellations of Orion and Sagittarius. Man and representations
from the bird kingdom are integrated into symbols from space. Images from
nature, both from the sky and the land, are interspersed with indigenous
and Greek gods, mixing native and universal influences"2
.
Si
les dieux grecs ici mentionnés ne sont pas très apparents, la stylisation
des visages montre en revanche clairement leur référence indienne, par
la quasi caricature du nez courbé et du front qui sont les signes distinctifs
de nombreux peuples indigènes au Mexique. Le mouvement est partout ; dans
le vitrail lui-même, mais aussi sur ce qu'il illumine, qui se colore différemment
au gré des passages nuageux et du cycle du soleil dans la journée. On
comprend rapidement que le "Cosmovitrail" représente le cycle sans fin
de l'existence humaine prise entre des puissances diverses auxquelles
elle doit s'affronter, déchirée qu'elle est entre le Bien et le Mal, prise
dans un tourbillon où la mort succède à la vie, la vie à la mort, comme
la nuit succède au jour et se laisse à nouveau illuminer par sa clarté.
On peut en particulier discerner des symboles du mal et de la nuit dans
les oiseaux nocturnes bleus, noirs et violets d'un des panneaux du vitrail.
On a ici une représentation significative et originale sur le plan artistique
de principes contraires en lutte, qu'il nous semble possible d'interpréter
à l'aide de la notion de "coincidentia oppositorum", de "dépassement des
contraires", dont Mircea Éliade a relevé l'importance dans l'univers mythologique
et spirituel de nombreux peuples. C'est dans une conférence de 1958 intitulée
"Méphistotélès et l'androgyne", reprise dans un ouvrage portant le même
titre en 1962, que Mircea Éliade a fourni des analyses sur ce que recouvre
cette notion3
. Il présente la coincidentia oppositorum comme un effort, présent dans
un très grand nombre de spiritualités et en particulier dans la métaphysique
tantrique, de représenter à l'esprit tous les contraires conjointement,
de manière à les unifier dans une vision globale et harmonieuse de la
totalité du monde. Il développe cette notion à partir de la spiritualité
indienne. Dans cette conception, "le bien et le mal n'ont de sens et de
raison d'être que dans le monde des apparences, dans l'existence profane
et non illuminée. Dans une perspective transcendantale, le bien et le
mal sont, en revanche, aussi illusoires et relatifs que tous les autres
couples de contraires : chaud-froid, agréable-désagréable, long-court,
visible-invisible, etc."4
. On a donc dans cette approche une négation de la réalité ou de l'essentialité
des contraires et un encouragement au dépassement des apparences pour
parvenir à une vision unifiée et pacifiée des choses. C'est ce qu'Éliade
nomme la coincidentia oppositorum, l'idée qu'au fond les contraires sont
unis et qu'il faut parvenir à développer la vision de cette harmonie.
Et l'on retrouve en dehors de l'Inde cette notion d'un dépassement des
contraires effectué par la conscience abolissant le dualisme, dans nombre
de mythes issus de régions géographiquement très diverses. Sans rentrer,
comme le fait Éliade, dans le détail de leur analyse, on peut noter deux
conclusions essentielles de l'étude de ces différents cas :
1) la réalisation de la coincidentia oppositorum n'est possible que dans
une perspective eschatologique, avec ou bien une eschatologie hors du
cosmos (la fin de l'Histoire et du Temps, sous lesquels règne le dualisme
et où les oppositions sont inconciliables), ou bien le mythe d'un retour
au Paradis originel, au cosmos unifié d'avant la chute, d'avant la séparation.
Dans un cas comme dans l'autre on observe, selon l'expression de Mircea
Éliade, le désir "d'accéder à un mode d'être "total""5
.
2) "Tous ces mythes et ces symboles, tous ces rites et ces techniques
mystiques, ces légendes et ces croyances impliquant plus ou moins clairement
la coincidentia oppositorum, la réunion des contraires, la totalisation
des fragments, [révèlent] avant tout une profonde insatisfaction de l'homme
de sa situation actuelle, de ce que l'on appelle la condition humaine.
L'homme se sent déchiré et séparé"6.
Ce rapport que nous venons d'établir avec Éliade entre la représentation
des contraires en lutte perpétuelle et la condition humaine se retrouve
dans le poème explicatif que l'artiste Leopoldo Flores a donné de son
œuvre, dans un dépliant illustré qui est fourni à l'entrée du jardin botanique.
Mais on y trouve également d'autres éléments, qui nous ouvrent des voies
d'approfondissement différentes.
2.2. Le poème explicatif de Leopoldo Flores et l'ouverture au mystère
de l'existence.
"Au fond, au
centre de l'Orient, la nébuleuse d'Andromède est représentée en femme et
comme tel, le ventre de l'univers. Vers le Nord, la constellation d'Orion.
Vers le Sud, la constellation de Sagittaire.
Les nébuleuses sont des fragments gigantesques de l'atome primitif en voie
de métamorphose pour former des micro-univers, planètes, astres, constellations,
galaxies et métagalaxies.
À droite et à gauche de la surface de la mosaïque vitreuse, elles s'ouvrent
et divergent dans un mouvement où des forces contradictoires se repoussent
dans un cycle cosmique. Ces mêmes forces convergent à un moment et s'attirent
pour se rencontrer en lutte rotative, avec le rythme et l'accélération du
microcosmos, où elles se fondent pour recommencer un drame sans fin.
Le jour et la nuit. Le jour s'éteint, meurt dans la nuit victorieuse, les
ténèbres s'intensifient dans un vol ténébreux et triomphal ; mais ce vol
s'évanouit et se brise par la force de l'aurore, par le torrent de vie d'une
nouvelle aube.
À l'Occident, au centre, l'homme, symbolisant le soleil, entretient et nourrit
ces forces créatrices en équilibre ; au plafond du grand soleil, le sperme
cosmique s'écoule et, transformé en oiseaux, cherche l'ovule à féconder
dans le ventre de l'univers.
En leur mouvement, ces oiseaux engendrent des étoiles qui ensemble forment
des constellations.
Au centre, et encore dans le ventre universel, l'homme en position fœtale
avec le visage ouvert et les mains entre les doigts nous regarde étonné
de ce qui se passe sur Terre.
Depuis l'Orient, de la nébuleuse d'Andromède surgit le cordon ombilical
qui, transformé en oiseaux, engendre des étoiles, et celles-ci des constellations.
Le début et la fin se succèdent interminablement, ce qui donne sens à la
vocation humaine d'éternité"7
L'artiste
nous fournit ici une esquisse de la signification de son œuvre. Le monde
se crée éternellement, symbolisé dans le Cosmoplafond où le sperme de
l'homme-soleil, représenté par les oiseaux, rejoint le ventre universel
de la femme représentant la nébuleuse d'Andromède. Inversement, le cordon
ombilical de l'humanité naissante part de la femme et la relie à travers
ce même Cosmoplafond à l'homme-soleil, les oiseaux devenant les symboles
de cette nouvelle relation. Le mouvement qui relie l'homme éternel à la
femme éternelle, le soleil à l'obscurité de la nébuleuse, est donc bilatéral
; et c'est traversé par ce double mouvement que le Cosmoplafond est le
lieu de la création de mondes célestes, représentés par des tourbillons
successifs.
La
place des panneaux oriental et occidental reliés par le Cosmoplafond est
également significative : le soleil à l'Est, là où il se lève, est source
de lumière et de chaleur ; et il est aussi symboliquement source de vie,
centre de l'être doué de l'intelligence de l'univers. Un dictionnaire
des symboles nous rappelle que "chez les peuples à mythologie astrale
[comme la plupart des peuples indiens du Mexique], le soleil est symbole
du père"8.
C'est un symbole foncièrement masculin incarnant l'autorité et la force.
En lui, le rouge, symbole fondamental du principe de vie, s'associe au
jaune pour resplendir en une explosion de flammes. Or, "dans la cosmologie
mexicaine, le jaune d'or est la couleur de la peau neuve de la terre,
au début de la saison des pluies, avant que celle-ci reverdisse. Il est
donc associé au "mystère du renouveau"9
. Les couleurs renforcent donc le symbole de l'homme-soleil père de l'univers
qui, fécondant perpétuellement le ventre universel, crée l'infinité des
mondes et des espaces.
À l'inverse, c'est le bleu qui domine dans le panneau de la femme-nébuleuse,
créant une nouvelle réunion des contraires, celle, symbolique, du feu
et de l'eau, dont la rencontre engendre l'humanité. Le bleu est proprement
la couleur de l'infini, et il est remarquable que ce soit avec cette couleur
qu'est représentée la spirale qui fuit à l'infini au cœur du panneau.
Enfin, on comprend que le violet soit très présent dans le Cosmoplafond
qui réunit l'homme-soleil et la femme-nébuleuse, car il est fait d'une
égale portion de rouge et de bleu, et de ce fait symbolise "l'équilibre
entre la terre et le ciel, les sens et l'esprit, la passion et l'intelligence,
l'amour et la sagesse"10,
ce qui en fait également la couleur du mystère de la transformation. Or,
dans le panneau de la nébuleuse d'Andromède, le violet est surtout présent
du côté de l'homme en position fœtale, ce qui indiquerait, selon la symbolique
des couleurs, que c'est l'humanité qui représente la création la plus
mystérieuse et la plus complexe de l'univers. La focalisation thématique
de l'œuvre sur la place de l'humanité dans l'univers nous ouvre la perspective
d'une interprétation centrée sur la conscience humaine, ce en quoi nous
verrons que l'on a pleinement affaire à une œuvre d'"art cosmique", selon
la désignation employée par deux chercheurs en esthétique dans les années
soixante-dix.
2.3. Une œuvre d'"art cosmique".
La fin du poème explicatif de l'artiste ouvre elle-même sur la signification
propre du "Cosmovitrail", qui prend un certain relief à travers les analyses
de Mircea Éliade sur la coincidentia oppositorum, mais en prend aussi
un autre si on le lit comme une œuvre d'"art cosmique". C'est explicitement
du dépassement des contraires et d'une sortie du monde divisé de l'histoire
et du temps qu'il est question avec les symboles du vitrail : du jour
qui s'efface dans la nuit profonde et de l'aube victorieuse, du bien et
du mal, de l'homme et de la femme, d'un "drame sans fin", dans lequel
"le début et la fin se succèdent interminablement, ce qui donne sens à
la vocation humaine d'éternité". Mais cette découverte de la vocation
profonde de l'humanité, le Cosmovitrail nous exhorte à l'accomplir. L'homme
dans le ventre universel qui regarde "étonné" ce cycle perpétuel sur la
Terre nous paraît être le symbole de l'humanité qui doit parvenir à un
degré supérieur de conscience pour saisir, au-delà des différences elles-mêmes,
l'inéluctabilité du devenir et l'unité profonde du tout, rendue artistiquement
par la continuité thématique des vitraux sur les quatre côtés.
Il y a donc bien un agent potentiel de la réalisation de la coincidentia
oppositorum : c'est cet homme à l'état encore embryonnaire dans le ventre
de la femme, qui devra prendre conscience de la possibilité de transcender
sa condition où règnent la contradiction et la lutte violente, afin d'adopter
un point de vue universel de sagesse. On sait que dans la métaphysique
tantrique, le cœur de l'humain "rayonne" et que l'aura se fait de plus
en plus visible selon l'élévation de conscience : peut-être l'homme absolument
rayonnant du vitrail de l'entrée est-il l'homme complet qui a réussi à
parvenir à une conscience supérieure, qui est parvenu à la pacification
complète. Et il y a un autre agent potentiel de la réalisation du dépassement
des contraires, qui est appelé par l'œuvre à opérer la même transformation
en lui : c'est le spectateur.
La mise en relief de la conscience ou de l'âme comme thème nodal de l'œuvre
expliquerait aussi le rôle central des oiseaux dans le Cosmoplafond. Ceux-ci,
en effet, en plus de symboliser naturellement, par leur vol, la relation
entre la terre et le ciel, sont des symboles universels de l'âme humaine,
et ce sous deux angles : comme principe vital (de nombreuses croyances
païennes représentent d'ailleurs l'âme s'échappant du corps à la mort
sous la forme d'un oiseau, et tout particulièrement au Mexique), et aussi
comme principe intellectuel, puisque les oiseaux symbolisent l'intelligence
intuitive, la compréhension qui libère. Chevalier et Gheerbrant ajoutent
même que "plus généralement encore, les oiseaux symbolisent les états
spirituels, les anges, les états supérieurs de l'être"11.
En l'occurrence, selon l'interprétation des symboles donnée par le poème
de Leopoldo Flores, les oiseaux du vitrail sont à la fois la semence de
l'humanité, le sperme qui, de l'homme-soleil, cherche à rejoindre le ventre
universel, et la figuration du cordon ombilical entre les deux : ils signifient
donc la possibilité pour l'humanité de parvenir à un état supérieur et
de réaliser ainsi sa "vocation d'éternité", ce qui ne peut se faire, assurément,
que par le développement de la conscience.
C'est à ce titre que le "Cosmovitrail" nous paraît pouvoir être classé
parmi les œuvres d'"art cosmique", pour des raisons plus profondes que
son simple nom. Un ouvrage a réuni en 1975 quelques uns des nombreux spécimens
d'"art cosmique", que les deux amateurs d'esthétique ou spécialistes Raymond
et Lila Piper ont recensés lors de leurs voyages dans des musées du monde
entier. Ils ont forgé cette appellation pour désigner des œuvres symboliques
visant à représenter l'espace mental humain, et plus précisément la relation
de la conscience humaine à l'univers, et l'élévation possible de cette
conscience. Le symbolisme des œuvres d'art cosmique renvoie donc à une
dimension métaphysique cachée, et elles constituent elles-mêmes une ouverture
à la méditation sur la dialectique entre l'infini que la personne découvre
en elle par sa conscience, et l'infini de l'univers en création perpétuelle
de nouveauté. Nous sommes donc proches d'une certaine mystique :
"A work of
cosmic art originates when an artist expresses his consciousness or awareness
of some significant relationship or linkage to the larger forces of unseen
realities (...). The relationship of cosmic beauty in art and things beyond
man's immediate senses is at once a metaphysical, theological, aesthetic,
and technical problem. Yet, cosmic artists are deeply concerned with man's
origin and his destiny, with his adjustments to nature, neighbor, and
problems of increased or decreased awareness, with security and growth
of the universe"12
Autant
de thèmes qui sont présents dans le Cosmovitrail. Une référence explicite
est faite aux galaxies et aux étoiles, tandis que l'utilisation des couleurs
primaires peut donner l'impression que le monde se crée sous nos yeux
à partir des éléments primordiaux. Il n'est pas anodin non plus que le
matériau de cette œuvre soit le vitrail, conjointement dur et extrêmement
fragile, comme l'est la condition humaine, mais également instrument privilégié
de la lumière qui, s'y filtrant, se communique à toute chose sous une
forme modifiée, comme l'humanité qui perçoit et organise les êtres à travers
le prisme de sa conscience. Mais surtout, on peut penser à partir de ce
qu'en dit l'artiste lui-même ("au centre, et encore dans le ventre universel,
l'homme en position fœtale (...) nous regarde étonné de ce qui se passe
sur Terre"), que cette œuvre est concernée par la place de l'humanité
dans l'univers, et qu'elle vise à susciter une prise de conscience qui,
succédant à l'étonnement, pourrait être le dépassement des contraires.
La considération de la nécessité mystérieuse de la séparation et de l'opposition
des êtres en ce monde, à laquelle nous invite cette œuvre, n'est donc
pas celle d'un regard passif, mais celle d'une réflexion et une méditation
active, dont le but est la compréhension de l'unité profonde des choses
dans le grand tout.
Ainsi, non seulement cette œuvre représente le rapport de l'humanité à
l'univers, mais elle invite le visiteur à une méditation sur cette relation
et sur une possible coincidentia oppositorum, sur un possible dépassement
des contraires. L'œuvre frappe l'imagination par la vivacité de ses couleurs
et de son mouvement, et place d'emblée le visiteur en position d'élément
dans un tout auquel il est relié nécessairement, même s'il n'en a pas
conscience tout d'abord. La symbolisation de la relation de l'homme à
un univers qui est infini et mû par une multitude de forces supérieures
se double donc de l'inclusion du visiteur dans ce lieu grand mais clos,
qui l'enserre dans un tissu de couleurs et de lumière dont il devient
une partie au même titre que le reste du jardin. L'individu est fondu
d'emblée dans un tout plus grand, ordonné, imposant, qui par la continuité
de ses panneaux sur les quatre faces du jardin botanique crée un univers,
un "cosmos", à part, quasi autonome, forçant à la réflexion et à une prise
de conscience de la signification métaphysique de l'existence humaine.
Toute la question pour l'interprétation est de savoir si, dans l'esprit
de l'artiste, l'homme doit rester passif face à la constatation de la
lutte perpétuelle des contraires, ou si son œuvre constitue bien une exhortation
à développer une conscience supérieure unifiante. C'est ce que nous supposons
pour notre part en la rattachant à la lignée de l'"art cosmique" tel que
décrit par les époux Raymond et Lila Piper.
En conclusion, il nous semble légitime de souligner l'originalité du "Cosmovitrail"
de Leopoldo Flores. Les artistes mexicains de ce siècle sont connus pour
leur capacité à produire des œuvres pleines de symboles et de très grande
taille, comme en témoignent les nombreuses fresques murales qui ornent
les palais, hôtels de ville et théâtres des grandes villes du Mexique
(que l'on pense seulement à José Clemente Orozco, Diego Rivera ou David
Alfaro Siqueiros à Mexico), mais c'est surtout dans la peinture qu'ils
se sont illustrés. L'utilisation du vitrail à très grande échelle est
une prouesse sur le plan technique, augmentée par le fait que Leopoldo
Flores ait réussi à éviter le statisme qui caractérise souvent les vitraux.
De plus, cette prouesse est d'autant plus remarquable que Flores a renouvelé
l'esthétique des jardins en concevant cette nouvelle création symbolique
: ici, le Cosmovitrail fait du jardin entier une œuvre d'art, par la lumière
colorée dont il le recouvre. Mais même pris en lui-même, nous avons vu
qu'il recelait un symbolisme très fort qui en faisait une œuvre ouvrant
sur la dimension métaphysique de l'existence, une œuvre d'"art cosmique"
selon l'appellation donnée par les époux Piper, et qui nous semble illustrer
parfaitement le principe mythique appelé par Mircea Éliade la coincidentia
oppositorum, le dépassement des contraires. C'est donc à une unification
et à une élévation de la conscience que nous exhorte cette œuvre, à partir
d'une réflexion sur le mystère de la disparité et de l'opposition dans
l'univers. Nous nous sommes efforcée de faire voir que chaque détail de
sa composition pointait vers cet horizon.
|