Jean-Paul RIOPELLE, L'hommage à Rosa Luxemburg, 1992 (détail)[ * ]

La valeur esthétique de l'environnement chez Martin Seel
Une question d'humanité


Frédéric Abraham

L’esthétique de la nature, telle que la conçoit Martin Seel, est intéressante du point de vue de l’éthique environnementale. La question qui permettrait de voir de quoi il en retourne ici pourrait se formuler en ces termes : en quoi un point de vue qui ne considère que la mesure dans laquelle l’environnement naturel se manifeste à nous permettrait-il de saisir l’importance d’en assurer la sauvegarde ? En d’autres termes, qu’est-ce qui, dans notre sensibilité à l’égard de l’environnement naturel, évoque l’importance que nous lui accordons d’un point de vue moral ? Ces questions en inspirent également une autre à l’effet de savoir si la considération de l’environnement à travers le prisme de la sensibilité proprement humaine épuise les raisons de vouer un certain respect à son égard : l’éthique environnementale est-elle de part en part anthropocentrique ? Et si elle l’était pour une bonne part, à quoi renverrait un tel anthropocentrisme ? Serait-il indépassable ?

Mais en premier lieu, il conviendrait de justifier le fait de se tourner vers cet auteur en particulier pour aborder de telles questions. L’intérêt pour l’esthétique de la nature en éthique environnementale, bien que relativement récent, est toutefois loin d’être l’apanage de Seel seul. En effet, avec un article qui fut publié en 1992[1], il est loin d’être le premier à s’être intéressé à la question.

I

Dans un texte datant de 1976[2], Allen Carlson considère la pertinence des arguments faisant valoir les qualités esthétiques de l’environnement en vue d’en justifier la sauvegarde. Dans cette perspective, la préoccupation à l’égard de la propreté et de l’intégrité de l’environnement naturel est indépendante des considérations écologiques telles que celles qui nous préoccupent aujourd’hui comme le phénomène du réchauffement climatique par exemple[3]. L’argumentation repose entièrement sur la valorisation du plaisir esthétique qu’on éprouve face à un beau site naturel. À cet égard, ce qui préoccupe Carlson, c’est la mesure dans laquelle une telle argumentation, reposant entièrement sur des considérations esthétiques, serait moralement contraignante ou, du moins, évocatrice d’un respect légitimement dû à notre environnement. En effet, tel qu’il le souligne d’entrée de jeu[4], si le plaisir esthétique éprouvé devant un site compte pour en justifier la sauvegarde, qu’est-ce qui nous obligerait à cet égard ? Pourquoi nous contraindre à un tel devoir de préservation s’il suffisait tout bonnement d’apprendre à apprécier ce que l’on considère d’habitude comme étant laid autour de nous ?

Pour répondre à cette objection, Carlson estime que c’est au niveau de ce qu’expriment les qualités esthétiques environnementales qu’il nous faut apprécier la force de l’argumentation qui les fait valoir[5]. Son propos peut se résumer comme suit : si ce qu’expriment les qualités esthétiques d’un paysage est moralement condamnable par la communauté, alors on ne peut justifier le plaisir esthétique éprouvé et ce, même si on profitait de la meilleure éducation en cette matière[6]. Par exemple, si on estime qu’un déversement de rejets industriels dans un cours d’eau exprime de la négligence, alors on ne peut, selon Carlson, éprouver quelque plaisir que ce soit devant un tel site. Mais ici, le problème est de savoir si c’est le fait qu’une chose soit moralement condamnable qui détermine le plaisir esthétique éprouvé ou si les qualités esthétiques de l’environnement expriment des “qualités morales” ou, du moins, quelque chose d’appréciable d’un point de vue moral. Dans cette mesure, comment expliquer une telle synesthésie entre esthétique et moralité ?

Peut-être que les valeurs morales que partagent des individus leurs sont réfléchies à l’occasion du spectacle que leur offrirait un site quelconque. Ainsi, on pourrait comprendre dans quelle mesure la vue d’un paysage pollué peut inspirer la désapprobation morale : ce que ce spectacle réfléchit chez l’individu, c’est tout ce qui en lui serait contraire aux valeurs qu’il partage avec sa communauté.

En 1992, dans le chapitre qui clôt Le nouvel ordre écologique, Ferry soutint une position similaire à l’égard de la signification morale du spectacle de la beauté dans la nature. Ce dernier, selon cet auteur, se veut, toujours par réflexion subjective, l’éveil de sentiments d’ordre et d’harmonie chez le spectateur. Ferry y voit le signe avant-coureur du développement souhaitable d’une « phénoménologie des signes de l’humain dans la nature pour accéder à la conscience claire de ce qui, en elle, peut et doit être valorisé[7] ».

II

Ce dont il convient de se rendre compte ici, c’est qu’il n’est nul besoin de faire l’expérience de la pollution ou de la beauté dans l’environnement naturel pour en concevoir la signification morale. La seule idée de la pollution ou de la beauté dans la nature et ce, indépendamment, du spectacle ou de l’expérience esthétique de ces derniers, suffit à éveiller des considérations à l’égard de leur caractère souhaitable ou non.

En fait, en vue de la justification de la sauvegarde de l’environnement, il semble que l’expérience esthétique de ce dernier ne puisse remplir un tel office que si les spectateurs présupposent déjà que la pollution est moralement condamnable : les qualités esthétiques, à elles seules, ne semblent pas nous l’apprendre, bien qu’elles puissent nous le rappeler. Or, tout le problème ne consiste-t-il pas à savoir pourquoi la dégradation de l’environnement est moralement condamnable et pas simplement de voir que tel est le cas ? À cet égard, il semble que si on veut apprécier la valeur des arguments esthétiques en faveur d’une éthique environnementale responsable face à la propreté de l’environnement, il faut nous demander pourquoi ce dernier nous apparaît, d’un point de vue esthétique, comme quelque chose qu’il nous faut sauvegarder. En d’autres termes, pourquoi faut-il adopter une attitude esthétique à l’égard du monde naturel qui nous entoure ? Ces questions sont importantes car elles soulèvent le problème de la justification du respect de la nature d’un point de vue esthétique. Tel est, à mon sens, l’apport d’une discussion de l’esthétique de la nature chez Martin Seel.

Pour cet auteur, la « contribution [de la pratique esthétique] est d’ouvrir des formes irremplaçables d’une activité déjà sensée, auxquelles il appartient d’être à la fois un contrepoids correctif en face de nombre d’autres orientations[8]». Ce que ce passage nous apprend, c’est que l’adoption du point de vue esthétique sur le monde s’insère dans une praxis, ou mieux, importe en tant que moment significatif du point de vue de l’existence d’un individu. Afin de mieux saisir cela, il est utile d’être au courant des distinctions que cet auteur opère entre éthique et esthétique et d’en tirer des morales qu’il conviendrait de garder à l’esprit.

La première est que l’esthétique ne se réduit pas à l’éthique. Seel soutient en effet qu’on doit comprendre la rationalité esthétique comme une variante de celle de l’éthique[9]. La vertu de cette distinction est qu’elle permet de considérer en quoi l’adoption du point de vue esthétique est significative pour notre vie et ce, du point de vue de la philosophie morale qui considère tout particulièrement les conditions de la vie bonne. À cet égard, pour Seel, « l’esthétique devient, dit-il, un correctif interne de l’éthique[10] ».

Pour lui, d’autre part, la valeur éthique de l’intérêt pour le beau n’a pas nécessairement trait à la signification morale du spectacle de la beauté en tant que tel. Par exemple, ce qui importe d’un point de vue éthique lorsqu’on trouve un paysage beau, selon lui, ne se limite pas à ce qui nous en inspire la beauté. Autrement dit, ce ne sont pas nécessairement les valeurs qu’évoquerait la propreté d’un site naturel qui détermineraient l’intérêt de ce spectacle sur le plan éthique : ce dernier ne se réduit aucunement à ce qu’il y a de beau ni à ce qui en fait la beauté.

En fait, Seel estime que c’est « le fait de se tourner vers le beau » qui est « bien[11].». La nuance à saisir ici, consiste dans le fait que l’intérêt pour le beau ne se réduit pas nécessairement à ce en quoi le site est beau ni à ce qui nous conduit à le juger tel, comme, par exemple, ce qu’il évoquerait en nous sur le plan des valeurs morales.

À cet égard, il s’exprime assez clairement lorsqu’il avance que « dans l’attitude contemplative, la mer, n’est pas conçue comme le symbole, le signe ou le fait de quelque chose[12] ». “L’attitude contemplative” désigne chez cet auteur, le point de vue propre à l’expérience esthétique des phénomènes naturels. Ainsi, il n’est pas question pour Seel, contrairement à Ferry, de considérer la beauté dans la nature comme manifestation ou signification de la moralité. « La valeur que le beau possède pour la morale ne résulte pas du fait que ce serait bien moralement, mais du fait qu’il lui revient une plus grande valeur existentielle[13]. » Ce qu’il privilégie ici, c’est l’importance de la considération esthétique en tant que telle dans la vie d’une personne. Il conviendrait alors de se demander pourquoi le fait de se tourner vers le beau naturel, ou vers les occasions d’en faire l’expérience, est bien moralement. Mais il convient ici de tirer une autre morale.

Celle-ci consiste à dire que l’existence humaine ne se réduit pas à l’expérience que le point de vue esthétique nous permet de vivre. Seel se réfère ici à un courant de pensée qu’il qualifie de “holisme esthétique”. L’erreur qu’en entretiennent les partisans, « est de penser d’une manière esthétique le tout de la vie lui-même, au lieu de questionner la valeur de la pratique esthétique pour ce tout. [Le holisme esthétique] fait du tout le contenu de la pratique esthétique au lieu de déterminer sa contribution à l’orientation de la vie dans son ensemble[14] ». Cette morale est importante car, tel que je tâcherai de le montrer, elle permet d’élucider la pertinence de l’adoption de l’attitude esthétique à l’égard de la nature.

D’autre part, Seel soutient que le cadre de notre existence n’épuise pas à lui seul toutes les raisons pour lesquelles nous devrions respecter l’environnement naturel[15]. Selon lui, il faut aussi considérer la pertinence d’encourager le respect de l’environnement pour des raisons qui dépassent le seul cadre de notre existence spécifiquement humaine. Il s’agira de voir en quoi ces raisons à l’égard du respect de la nature peuvent trouver leur justification au-delà de l’anthropocentrisme dans lequel se positionne Martin Seel. Mais auparavant, il convient d’élucider le rapport entre éthique, attitude esthétique à l’égard de la nature et existence chez cet auteur. Ce que je ferai en commençant par distinguer les attitudes existentielles qu’il envisage face au monde naturel.

III

À l’égard particulier de notre rapport à la nature, Seel distingue trois attitudes qu’il nous est donné d’adopter et qui impliquent chacune un point de vue singulier sur le monde naturel : l’attitude scientifique appréhende la nature d’un point de vue écologique comme lieu de vie, l’attitude économique la considère en tant que moyen de pourvoir à nos besoins et l’attitude esthétique à l’égard de la nature consiste, quant à elle, en une forme de vie[16]. Afin de comprendre ce que signifient ces attitudes chez Seel, il faut adopter une perspective particulière : celle de l’éthique de l’existence. Dans cette perspective, la question importante à l’égard du rapport à la nature est la suivante : comment appréhender la nature dans l’optique d’une vie bonne ? Face à cette question, chacune de ces attitudes constitue une réponse en elle-même ou un positionnement existentiel.

L’attitude appréhendant la nature du point de vue écologique fait valoir une perspective de cette dernière en tant que condition physique ou biologique de notre existence. C’est dans cette perspective qu’on comprendra, par exemple, les préoccupations qu’il est légitime d’éprouver à l’égard du réchauffement climatique. Ces dernières peuvent se résumer dans la question suivante : survivra–t-on aux aléas climatiques qu’implique ce phénomène ?

L’adoption du point de vue considérant la nature comme une ressource pour subvenir à nos besoins relève de préoccupations existentielles d’ordre pragmatique. Par exemple, l’ingénieur responsable d’un chantier de construction d’un barrage hydroélectrique se posera la question de savoir où placer l’infrastructure sur le cours d’eau de telle sorte que la force générée puisse fournir le maximum d’énergie électrique. Dans ces deux types d’attitudes, les phénomènes naturels que sont le réchauffement climatique d’une part et l’écoulement de l’eau, d’autre part, acquièrent une signification en vertu de préoccupations existentielles propres à l’attitude adoptée à leur égard. Ainsi, si l’attitude est celle qui relève du point de vue écologique, les changements climatiques sont significatifs eu égard à nos conditions physiques et biologiques de vie. Si l’attitude est celle qui relève du point de vue économique, le cours d’eau est significatif eu égard à l’efficacité de pourvoir à  nos besoins énergétiques. Or, Seel avance que l’attitude esthétique à l’égard de la nature se positionne existentiellement en ce que la nature y apparaît comme là où il fait bon être et ce, indépendamment de sa considération d’un point de vue écologique ou économique[17].

L’importance existentielle de la nature du point de vue de l’attitude esthétique n’a trait ni à sa signification en tant que milieu de vie, ni à celle qu’elle acquiert en tant que moyen de pourvoir à nos besoins. Cette attitude à l’égard de la nature l’appréhende en tant qu’objet de contemplation[18]. Dans cette perspective, aucune importance significative ne lui est accordée eu égard à nos conditions d’existence en termes de besoins physiques, biologiques ou économiques. En fait, aucune visée scientifique ni pragmatique ne détermine l’appréhension dans la contemplation de la nature. Le cours d’eau de l’ingénieur, pour en reprendre l’exemple, n’y est appréhendé que pour sa seule apparition dans le champ perceptif. Ici, si une importance est accordée à quoi que ce soit, ce n’est qu’à la singularité du phénomène naturel sans égard à ce qui pourrait déterminer son émergence dans notre champ perceptif. En somme, seule l’apparition de la nature, pour y insister une dernière fois, est significative dans l’attitude contemplative. Or, la question se pose de savoir en quoi la contemplation est justement “significative” d’un point de vue existentiel. Pour Seel, elle l’est en ce sens que dans cette perspective, l’appréhension de la nature reflète une forme de vie possible. Il est temps de considérer ce qu’il entend par cette expression.

IV

Pour lui, cette formule relative à la forme de vie, renvoie à la signification du jugement de goût à l’égard de la nature et tout particulièrement au sens de l’assertion de la beauté naturelle. En d’autres termes, savoir en quoi l’attitude contemplative est significative pour l’existence c’est, pour Seel, élucider le sens du jugement qui décrète la nature comme étant belle.

C’est de Hegel que Seel s’inspire pour élaborer une définition de la beauté naturelle[19]. Pour Hegel, ce qui caractérise la nature, c’est qu’elle n’est pas, en elle-même, investie spirituellement. En d’autres termes, elle est laissée à elle-même au gré d’une évolution et d’un devenir aveugle. Or, en cela, Hegel l’estime comme étant libre de toute détermination spirituelle. Elle importe ainsi à ses yeux car du fait de son caractère indéterminé, elle peut être investie spirituellement dans la mesure où elle apparaît à un contemplateur potentiel. Pour lui, l’indétermination spirituelle a priori de la nature est comme une condition de possibilité de l’expérience esthétique de la nature, c’est-à-dire ce à quoi donnerait proprement lieu la contemplation de la nature.

Libérée de toute signification en elle-même, elle peut constituer ainsi, dans l’expérience esthétique, comme un miroir des états d’âmes de tout observateur. C’est ce qui donnerait lieu à des expressions telles que “cet orage violent” ou encore “cette mer paisible”, etc. Ces qualificatifs ont effectivement trait à nos états d’âme ou à des sentiments. Pour Hegel, ce serait en vertu de cette correspondance sentimentale avec la nature qu’elle peut devenir l’objet du jugement de goût et qu’on peut dire qu’elle est belle. Or, cette correspondance n’est possible que dans la mesure où elle s’avère être un miroir fidèle de nos états d’âme. Cette fidélité ne serait concevable pour Hegel que si la nature est libre de toute détermination, autrement dit, que si les phénomènes naturels sont laissés à leur seule contingence.

C’est cette conception de la beauté naturelle qui conduit Seel à affirmer que cette dernière n’est concevable que du point de vue contemplatif. En effet, tel qu’on l’a mentionné plus tôt, ce point de vue est caractérisé par l’absence de signification de son objet, la nature. Ce n’est que dans ces conditions que l’on peut dire que la nature est belle : elle doit être libre de toute détermination significative du point de vue des conditions d’existence de l’observateur pour que ce dernier puisse en évoquer la beauté. Mais il nous faut considérer en quoi cette liberté de la nature dans le sens d’absence de toute visée pragmatique ou scientifique est néanmoins riche de sens du point de vue de l’existence. Qu’est-ce que le sens de l’affirmation de la beauté de la nature révèle-t-elle à l’égard de la forme de vie que le contemplateur appréhende ?

Pour Seel, dans l’expérience esthétique réussie de la nature, c’est-à-dire celle qui la qualifie pour le jugement de beauté en ce qu’elle est libérée de toute visée intentionnelle propre aux conditions d’existence de l’observateur, ce dernier fait l’expérience de sa propre liberté[20]. Ici, la métaphore du miroir sentimental est utile pour comprendre en quel sens, peut-on dire, que l’observateur fait l’expérience de sa liberté en contemplant la nature. Il en va ainsi car dans l’attitude contemplative, l’observateur fait l’expérience d’une nature libre du sens qu’elle aurait pu avoir du fait de l’attitude existentielle de l’observateur même. Ainsi, ce dont ce dernier fait l’expérience dans la contemplation, c’est d’une attitude qui s’est libérée de toute visée attributive de sens et qui, de ce fait, s’ouvre une voie à une forme de vie possible[21]. C’est en ce sens que l’on peut dire que le contemplateur fait l’expérience de sa propre liberté. L’expérience esthétique de la nature devient existentiellement significative par son accomplissement même. En fait, dans la contemplation de la nature, cette dernière nous renvoie l’image de la “non-détermination” par quelque condition que ce soit et c’est en l’associant à notre propre situation d’observateur qu’on fait l’expérience de la liberté ou, du moins, d’une forme de vie libre possible. Pourquoi ?

Ici, il faut considérer ce qu’implique ce sentiment de liberté pour l’observateur à savoir : la liberté d’action[22]. En effet, dans l’attitude contemplative, on ne se sent pas libre purement et simplement pour Seel : on se sent surtout libre d’agir et c’est précisément là que réside la signification existentielle de l’adoption de l’attitude esthétique à l’égard de la nature. Ainsi, pour Seel, c’est en vue de l’action libre que la contemplation est existentiellement significative. En d’autres termes, la contemplation (qui ne vise rien) n’est possible que dans la perspective d’une visée qui la contiendrait et dont la finalité serait l’accomplissement de l’action libre. Telle est donc la forme de vie expérimentée lorsqu’on se tourne vers la beauté de la nature et ce, à même l’accomplissement de cet intérêt pour le beau naturel : une vie qui peut s’orienter librement dans l’action en général.

V

Ainsi, ce qui fait de l’attitude esthétique à l’égard de la nature quelque chose d’important, c’est la praxis dans laquelle s’inscrit l’adoption du point de vue de la contemplation et dont cette dernière nous fait prendre conscience par le fait même. Par praxis, j’entends le tout cohérent que constitue l’ensemble des actions d’une vie (ou de l’existence chez Seel) qui, par le biais de ces dernières, n’a de cesse que de s’orienter en vue du bonheur. Ce serait en cela qu’une vie se voudrait bonne.

Pour Seel, en permettant l’expérience de la liberté tout en étant elle même libérée de toute visée existentiellement significative, la contemplation est néanmoins lourde de sens du point de vue de la vie bonne. Or, tel qu’il le souligne, une telle affirmation n’a de sens qu’en vertu d’un contexte dans lequel la reconnaissance d’une certaine manière d’orienter sa vie est elle-même reconnue[23]. Pour lui, ce contexte se définit par les liens qu’on entretient avec les autres. Pour élucider cela, il faut expliquer ce que le fait de faire l’expérience de sa liberté signifie dans ces termes.

L’expérience de la liberté que tout contemplateur est appelé à faire correspond à la réalisation de son intérêt le plus fondamental en tant qu’humain : celui d’être une personne autonome, c’est-à-dire qui se donne ses propres lois d’action[24]. Il s’appuie ici sur le concept de personne morale chez Kant.

Ce dernier estime en effet que c’est la personne morale en nous qui est hautement respectable car elle constitue le fondement de notre propre autonomie. Or, pour Kant, c’est justement en cela qu’on est libre. Pour Seel, le fait de faire l’expérience de cette liberté par le biais de l’adoption même de l’attitude contemplative signifie qu’on accomplit concrètement notre personnalité morale. On est dès lors tenu, du point de vue de l’éthique sociale, c’est-à-dire de notre manière de vivre en société, de respecter l’accomplissement de la personne morale en nous. Mais il n’apporte aucune justification pour cela[25]. Il avance simplement le principe de la réalisation de notre personnalité morale comme intérêt fondamental en tant qu’humain.

Son raisonnement pourrait se formuler comme suit. Pour lui, la raison pratique est ce qui fonde notre agir en vue de la réalisation de cet intérêt fondamental qu’est l’accomplissement de la personne morale. Cette réalisation est la condition même de la conduite rationnelle d’une vie bonne en société. Il n’y a donc aucune raison de contraindre l’accomplissement d’un tel intérêt fondamental. Mais cette façon d’envisager les choses est purement négative : elle ne s’appuie que sur l’inanité rationnelle d’un certain mode de vie sociale qui contraindrait les possibilités individuelles de réalisation de l’intérêt fondamental. En d’autres termes, ce raisonnement n’a de sens que du point de vue de la personne lésée dans son droit fondamental à l’accomplissement de son autonomie. Il faut voir en quoi ce respect doit être tenu d’un point de vue inter-subjectif, c’est-à-dire d’autrui à mon égard et du mien à celui d’autrui.

C’est de la conception de la justice chez Seel qu’on peut tirer un tel compte-rendu des obligations morales intersubjectives. Ici, les propos de l’auteur parlent d’eux-mêmes :

Le juste n’est pas juste, parce que les actions justes se tiennent dans mon propre intérêt, mais parce qu’elles respectent et promeuvent les intérêts fondamentaux des autres indépendamment de la question de savoir dans quelle mesure cela peut servir en outre mon intérêt. Le juste tire sa validité du respect des possibilités élémentaires de vie - c’est-à-dire des possibilités de vie comprises comme élémentaires dans les communautés historiques et sociétés -, qui sont aussi importantes pour les autres que pour moi-même. Le point de vue de la morale se tient dans la reconnaissance de cette symétrie qui ouvre l’horizon d’une symétrie de la reconnaissance.[26]

Ainsi, le respect de l’autonomie de tous est une question de justice. La dernière phrase de Seel est une indication de la raison pour laquelle il estime qu’il n’est nul besoin de justifier la préséance du respect du principe d’autonomie. En effet, pour lui il s’agit d’un concept qu’on est moins tenu de démontrer que de reconnaître ou de rappeler par la philosophie morale. À cet égard,

« les raisons morales sont [celles] de la considération de conditions élémentaires du bien-être des autres, qui résultent de la reconnaissance de la symétrie entre moi et les autres. Je ne peux refuser aux autres, avec des raisons le respect fondamental que j’attends d’eux aussi peu que je peux interdire avec des raisons plausibles à tous les autres le respect fondamental que je prodigue à quelques-uns d’entre eux[27]. »

 C’est en ces termes qu’il considère la préséance du principe de respect de l’autonomie de la personne. Or, pour lui, cette autonomie est accomplie, entre autres, dans l’expérience esthétique et, plus particulièrement, dans celle qu’on peut adopter à l’égard de la nature.

Dans cette mesure, la préservation de la nature est un devoir à accomplir à l’égard de tous mais pas à celui de la nature elle-même[28]. En effet, la liberté de la nature, tel qu’on l’a vu, est en fait celle de l’observateur. À cet égard, le respect de la nature est à envisager dans la mesure où il rendrait possible des occasions “irremplaçables” d’expérience du sens de notre vie en ce qu’elle s’inscrit dans une éthique individuelle, c’est-à-dire une manière d’orienter sa vie vers le bonheur : une praxis. En outre, ce n’est que dans son apparition que la nature est conçue comme étant libre et non pas dans son être. C’est sur cette base qu’on peut dire qu’il n’est nul besoin, du point de vue de la préservation de la nature sur la base d’arguments esthétiques, de supposer un “droit de la nature” inhérent à l’environnement naturel nous obligeant à son égard. Ici, le droit à la nature libre est avant tout un droit à la possibilité de l’exercice de la contemplation de la nature en tant qu’occasion irremplaçable d’expérience : l’occasion de l’expérience d’une forme de vie qui contraste avec celles qui appréhendent la nature en tant que milieu et en tant que moyen de vie. En cela, l’esthétique de la nature ne constitue pas pour Seel une base argumentative pour une éthique de la nature mais bien plutôt pour une éthique de l’existence humaine en harmonie avec son environnement naturel : une exhortation à la possibilité d’une forme de vie bonne et un éveil à la praxis dans laquelle l’existence humaine s’inscrit toujours déjà.

VI

Il convient à présent de souligner une objection possible à l’ensemble de l’argumentaire de l’esthétique de la nature qu’on vient de présenter. On ne manquera pas de souligner l’anthropocentrisme dans lequel s’inscrit la perspective de Seel. Il le souligne d’ailleurs lui-même assez explicitement en ces termes : « Put simply, my maxim is : only an anthropocentric ethics is capable of expressing adequately and aptly the moral dimension of our relation with nature[29] ». En effet, tel qu’on l’a vu, il s’agit bel et bien de l’intérêt fondamental de l’humain qui est pris en compte dans l’éthique de la nature de Seel. Or, dans le même article, Seel affirme pourtant : «Understood thus, an ethics of nature whose “point of departure” is anthropocentric does not need to “be” anthropocentric throughout[30]. »

Dans ce passage, Seel fait référence à la manière dont il envisage l’éthique animale. Pour lui, la limite de la justification esthétique pour le respect de la nature consiste en la question du sens du respect que l’on doit aux animaux. Selon sa lecture de Kant, Seel estime que l’obligation de libérer les animaux de la souffrance là où elle relève de notre responsabilité - ainsi que celle de s’abstenir de les faire souffrir - est une question d’humanité[31]. L’auteur n’élabore pas cette affirmation ici. Mais on comprendra, qu’il ne peut en aller ainsi pour les raisons esthétiques dont on vient de faire l’examen. En effet, c’est l’intérêt des animaux et non celui des humains qui est impliqué. Or, le fait qu’il en aille pour Seel de l’humanité est suffisant pour croire qu’un intérêt aussi fondamental que celui qui prévaut dans le cadre de notre vie sociale est à considérer ici aussi. Il nous faut envisager la nature d’un tel intérêt qui semble bien dépasser le domaine des raisons de type anthropocentriste. Cette considération clôturera mon propos.

Pour Seel, il en va de notre humanité non pas du point de vue de l’éthique sociale, mais plutôt de celui de l’éthique à l’égard de la vie[32]. En effet, il faut considérer d’une part, que dans la communauté éthique des sujets que nous constituons, l’intérêt de l’accomplissement de notre autonomie en tant que personne morale est à faire valoir au nom de la raison pratique qui constitue un des “puits de sens” quant à la manière de conduire notre vie. Or, d’autre part, dans la communauté éthique des vivants - celle que Seel appelle à juste titre bioéthique - c’est pour lui, l’intérêt qu’ont les animaux à ne pas souffrir qui doit être respecté et ce, au nom de notre humanité. Pourquoi ?

C’est encore chez Kant qu’on peut trouver un certain éclaircissement à cet égard. Pour Kant, « les animaux (...) n’ont pas conscience d’eux-mêmes et ne sont, par conséquent que des moyens en vue d’une fin. Cette fin est l’homme[33]. » En d’autres termes, le respect des animaux serait une question d’humanité. Il n’y a pas  d’anthropocentrisme ici car il n’est nullement spécifié au nom de quelles valeurs ni de quel point de vue il en va de cette humanité. C’est le simple concept formel d’humanité qui est entendu par Kant. Ainsi, la “fin” - en vue de laquelle les animaux seraient des moyens - dont il est question ici, ne correspond pas aux intérêts des humains, mais bel et bien à “l’humanité” en tant que telle qui n’est réductible à aucun intérêt quel qu’il soit, chez Kant, si ce n’est celui de la raison pratique dont l’usage transcendantal interdit toute subordination à quelqu’intérêt que ce soit. Ainsi, le sens de notre conscience environnementale élargie à la communauté du vivant pourrait consister dans le fait de se rappeler ce que c’est que d’être humain. Tel pourrait être, en définitive, le rôle le plus considérable que serait appeler à remplir l’esthétique de la nature.

Pourquoi la nature nous apparaît-elle comme quelque chose qu’on doit respecter ? En guise de conclusion je pense qu’il serait bon d’apporter une réponse à cette question importante. Or, une telle réponse ne pourra au mieux qu’être partielle. En effet, si à présent, on est en mesure de dire en quoi consiste la nature en son apparaître, il s’en faut de beaucoup pour qu’on puisse avancer pourquoi son apparition est ce qui nous en inspire spécifiquement le respect. Pourquoi la nature nous apparaît-elle comme quelque chose que nous devons respecter ? Faudrait-il voir là une condition nécessaire de la survie de notre espèce au fil de son évolution sur Terre ? Le respect de la nature que nous inspirerait notre seule sensibilité à son égard pourrait être interprété comme un facteur important de la sélection naturelle.

Quoiqu’il en soit, pour Seel il faut adopter une attitude esthétique à l’égard du monde naturel qui nous entoure car il s’agit là d’une occasion irremplaçable de prise de conscience de notre liberté d’agir et, par le fait même, de son inscription dans la praxis humaine. En d’autres termes, l’attitude esthétique à l’égard de la nature fait partie d’une éthique individuelle orientée vers l’accomplissement de l’intérêt fondamental de l’existence humaine : l’autonomie de la personne. À ce titre, nous nous devons de lui donner lieu du point de vue de l’éthique sociale car l’accomplissement de l’autonomie de toute personne est un concept moral constitutif de notre vie sociale que la philosophie morale s’efforce de nous rappeler. Cependant, le cadre de notre vie sociale n’épuise pas à lui seul tout le sens même du respect de la nature selon Seel. Son esthétique de la nature en appelle à une humanité à laquelle il nous faut nous élever à même notre rapport aux êtres qui l’habitent, nous-mêmes y compris.



[1] Martin Seel, “Aesthetic Arguments in the Ethics of Nature”, Thesis Eleven, no. 32, 1992, p. 76-89.

[2] Allen. Carlson, “Environmental Aesthetics and the Dilemma of Aesthetic Education”, Journal of Aesthetic Education, vol. 10, 1976, p. 69-82.

[3] Idem, p. 69.

[4] Idem, p. 70.

[5] Idem, p. 75.

[6] Idem, p. 78.

[7] Luc FERRY, , Le nouvel ordre écologique, l’arbre, l’animal et l’homme, Éditions Grasset, Paris, 1992, p. 212.

[8] Martin Seel, “L’esthétique comme partie d’une éthique différenciée. Douze brefs commentaires”, dans Etish-ästhetische Studien, Frankfurt/M, Suhrkamp, 1996 p. 11-35, traduit par Claude Thérien dans Æ, vol. 2, 1998, paragraphe 7.

[9] Idem, paragraphe 10.

[10] Idem, paragraphe 4.

[11] Martin SEEL, Eine Ästhetik der Natur, Suhrkamp, 1996, p. 38. Traduction par Josette Lanteigne.

[12] Idem.

[13] Martin Seel, “L’esthétique comme partie d’une éthique différenciée. Douze brefs commentaires”, loc. cit., note 8, paragraphe 11.

[14] Idem, paragraphe 7.

[15] Martin Seel, “Aesthetic Arguments in the Ethics of Nature”, loc. cit., note 1, p.88.

[16] Idem, p. 77.

[17] Idem, p. 78.

[18] Martin SEEL, Eine Ästhetik der Natur, op. cit., note 11.

[19] Martin Seel, “Aesthetic Arguments in the Ethics of Nature”, loc. cit., note 1, p. 79-80.

[20] Idem, p 81.

[21] Martin Seel, “Aesthetic Arguments in the Ethics of Nature”, loc. cit., note 8, paragraphe 9 : « [...] c’est ce qui est perçu, que je perçois pour soi, mais en même temps je perçois la perception que j’effectue pour elle-même.»

[22] Op. cit., note 1, p. 80.

[23] Idem, p.84-85.

[24] Idem, p.84.

[25] Idem, p. 85.

[26] Martin Seel, “L’esthétique comme partie d’une éthique différenciée. Douze brefs commentaires”, note 8, paragraphe 8.

[27].Idem, paragraphe 10.

[28] Martin Seel, “Aesthetic Arguments in the Ethics of Nature”, loc. cit., note 1, p. 82.

[29] Idem, p. 76.

[30] Idem, p. 88.

[31] Idem.

[32] Idem, p. 86.

[33] Emmanuel Kant, “Des devoirs envers les animaux et envers les esprits”, Leçons d’éthique, Le livre de poche, classiques de philosophie, Paris, 1997, p. 391


Previous article /

Article précédent


Top / Début

Table of content / Table des matières
Next article /

Article suivant